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Agra rattrapé par le bilan de ses promesses agricoles
Récompensé en juin pour son « leadership africain », le programme est confrontée à des chiffres qui racontent une autre histoire. Dans ses treize pays d’intervention, la faim a progressé de 58% malgré 1,5 milliard de dollars investis depuis 2006
 

(AfriquesPlus) - Deux décennies et 1,5 milliard de dollars après avoir promis de réduire de moitié la faim et de doubler les rendements agricoles en Afrique, l'Alliance pour une révolution verte en Afrique — devenue simplement « Agra » — a vu la faim progresser dans la plupart des 13 pays où elle intervient, révèle une enquête approfondie de Christine Mungai publiée dans The Continent.

L'article s'ouvre sur un paradoxe : en juin, Agra a reçu la médaille Norman E. Borlaug du World Food Prize, le comité du prix saluant l'organisation pour avoir soutenu des millions de familles paysannes grâce à un « leadership africain, une innovation africaine et des solutions africaines ». Fondée en 2006 par les fondations Gates et Rockefeller, puis rebaptisée simplement Agra en 2023 après avoir abandonné la mention « révolution verte », l'organisation s'était donné pour mission d'importer sur le continent un modèle agricole reposant sur la culture intensive, les semences commerciales et les engrais de synthèse, le même modèle, précise Mungai, qui avait dopé les rendements en Asie des décennies plus tôt, tout en épuisant les sols et en contraignant les agriculteurs à acheter des intrants qu'ils partageaient auparavant librement.

Au cœur de l'enquête figure un rapport encore inédit de l'Alliance pour la souveraineté alimentaire en Afrique (Afsa), coalition représentant des dizaines de millions de petits producteurs, dont The Continent a obtenu la primeur avant sa publication officielle. Dans les 13 pays où Agra est active, le nombre de personnes sous-alimentées a augmenté de 58 %, avec des hausses encore plus marquées dans cinq d'entre eux. 

Les rendements des cultures vivrières, eux, n'ont progressé que modestement, à peine au-dessus des niveaux d'avant Agra. Une bonne partie de la « réussite » apparente du maïs provient en réalité de l'extension des surfaces cultivées (+71 %), plutôt que d'une hausse réelle des rendements. Le Malawi affiche la plus forte progression du groupe en matière de rendement vivrier, mais le nombre de personnes affamées y a tout de même augmenté de 61 %. 

Dans le même temps, la production de mil et d'autres céréales locales résistantes a reculé, les programmes soutenus par Agra ayant privilégié le maïs et une poignée de cultures commerciales.

Un verdict interne accablant, suivi d'un changement de discours

Les données indépendantes sur l'action réelle d'Agra restent difficiles à obtenir, note l'article, mais une évaluation commandée en 2022 par les propres bailleurs de l'organisation s'était montrée sans appel. Malgré 1,5 milliard de dollars de financement, Agra n'était pas parvenue à atteindre son objectif central, accroître les revenus et la sécurité alimentaire de 20 millions de petits exploitants. 

Plutôt que de revoir son approche, rapporte Mungai, Agra a discrètement retiré « révolution verte » de son nom et effacé ses objectifs chiffrés initiaux de son site internet, une démarche qui, selon le Bureau for Investigative Journalism, s'est même étendue à une tentative, menée par une agence de relations publiques, de faire disparaître ces objectifs de Wikipédia. Ses ambitions ont depuis été reformulées en termes plus flous : « facilitation des politiques, mise en réseau et mobilisation d'investissements privés ».

Malgré ce que l'article qualifie de bilan d'échec documenté, Agra a déclaré près de 127 millions de dollars de revenus en 2024 selon ses déclarations fiscales américaines, et 15 membres de son personnel — dont sa propre directrice de la stratégie, du suivi et de l'évaluation — perçoivent plus de 200 000 dollars par an.

L'un des constats les plus lourds de conséquences est que l'influence pratique d'Agra n'a que peu diminué. L'organisation a joué un rôle central dans la rédaction du nouveau plan agricole décennal de l'Union africaine, qui, selon le rapport, mise à nouveau sur les semences commerciales, la mécanisation et l'agro-industrialisation, un cadre appelé à orienter des milliards de dollars d'investissements de la part des gouvernements africains et d'institutions comme la Banque mondiale. 

Les organisations de la société civile alertent sur l'exposition accrue des agriculteurs aux chocs climatiques et commerciaux, la flambée des prix des semences et des engrais piégeant déjà les producteurs dans l'endettement au Kenya et au Malawi, selon les propres reportages de terrain du journal dans ces pays.

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