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Ce que cache l'accord migratoire UE-Mauritanie
Une enquête de terrain à Nouadhibou raconte une histoire faite de rafles nocturnes, de détentions sans procédure et de morts sans nom enterrés en bordure de cimetière
 

(AfriquesPlus) - Les tombes sont à peine visibles. Des bouts de texte gravés dans du ciment encore humide, séchés dans la forme qu'ils ont prise. D'autres n'ont aucune inscription, juste un renflement dans le sable, en bordure du cimetière de Nouadhibou, deuxième ville de Mauritanie et principal port atlantique du pays, là où le Sahara rejoint la mer. C'est par cette image que s'ouvre l'enquête d'Ahlam Chemlali et Signe Marie Cold-Ravnkilde, publiée par le média panafricain Africa Is A Country. Le responsable municipal qui les guide demande un nouveau cimetière, à 25 kilomètres de là. 

Nouadhibou, à environ 700 kilomètres au nord de Nouakchott, est depuis 2006 le principal point de départ des migrants tentant la traversée atlantique vers les Canaries espagnoles. C'est cette position, côtière et stratégique, qui en a fait l'épicentre du dernier partenariat migratoire de l'Union européenne. Le 7 mars 2024, la Commission européenne et le gouvernement mauritanien ont signé un accord de 210 millions d'euros, porté notamment par la pression de l'Espagne, confrontée à une forte hausse des arrivées. Selon Frontex, l'agence européenne des frontières, les détections sur la route de l'Afrique de l'Ouest ont chuté de 63 % en 2025, portées par la baisse des départs depuis la Mauritanie, le Maroc et le Sénégal. Madrid parle de succès.

Les deux autrices ont passé deux semaines en Mauritanie, à Nouakchott et à Nouadhibou, à interroger gardes-côtes, défenseurs des droits humains, représentants municipaux, responsables de coordination gouvernementale, agents de l'UE et de l'Organisation internationale pour les migrations (OIM), pêcheurs et migrants. Ahlam Chemlali est chercheuse postdoctorale et directrice du Centre for Coercion and Accountability (CECA) à l'université d'Aalborg de Copenhague; elle travaille sur la gouvernance migratoire en Afrique du Nord et l'externalisation des frontières européennes, à partir de terrains ethnographiques en Libye, en Tunisie et en Mauritanie. Signe Marie Cold-Ravnkilde est chercheuse senior à l'Institut danois d'études internationales (DIIS), spécialiste des conflits, des interventions de sécurité et de la guerre informationnelle au Sahel, avec des terrains au Mali, au Niger et en Mauritanie.

Selon elles, ces accords ne se limitent pas à externaliser le contrôle des frontières. Ils donnent à des États au bilan fragile en matière de droits humains un mandat, et des financements considérables, pour faire ce que les gouvernements européens ne peuvent faire chez eux: détenir sans procédure régulière, expulser sans cadre légal, vider des quartiers entiers de leurs populations migrantes noires en pleine nuit. En échange, l'UE obtient les statistiques qui lui permettent de présenter sa politique comme efficace.

Ce modèle, selon les autrices, a été inauguré par l'accord avec la Tunisie signé le 16 juillet 2023. Une semaine plus tard, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, avait été explicite: elle voulait en faire un «modèle», un «plan pour l'avenir», pour d'autres partenariats dans la région. L'UE a ensuite signé un accord similaire avec l'Égypte, en mars 2024, avec un président arrivé au pouvoir par un coup d'État militaire, avant d'étendre le dispositif à la Mauritanie.

À Nouadhibou, ce modèle porte un visage, celui de Kamara Mamadou, professeur de français à la retraite, coordinateur régional de l'Association mauritanienne des droits de l'homme (AMDH). Il cite Victor Hugo: «Quand on ouvre une école, on ferme une prison.» Ce qu'il documente, dit-il aux autrices, c'est l'inverse: une école transformée en centre de détention à Nouadhibou cet été. Les arrestations ont lieu la nuit, par la police, la gendarmerie et, précise-t-il, la Garde civile espagnole, présente aux côtés des forces mauritaniennes en territoire mauritanien. Téléphones et effets personnels sont confisqués, les personnes arrêtées chargées dans des bus vers la frontière sénégalaise ou le poste de Gogui, au Mali. Le programme de retour «volontaire» de l'OIM, affirme-t-il sans détour, ne l'est pas: les gens signent faute d'alternative.

Selon Kamara, quand des délégations européennes se déplacent, les lieux de détention sont vidés, les murs repeints. La délégation repart satisfaite. Les violences reprennent ensuite. Lui-même, homme noir, porte désormais ses papiers d'identité en permanence: sans eux, il pourrait être arrêté et expulsé, quelle que soit sa nationalité, tant le dispositif de contrôle peine à distinguer un migrant malien d'un citoyen mauritanien.

Les quartiers où logeaient les communautés migrantes étaient largement vides à l'arrivée des deux journalistes. La police y était passée. Les gens se cachaient. Selon Kamara, Nouadhibou, autrefois carrefour sénégalais, malien, gambien et guinéen attiré par l'économie de la pêche, reste la même ville dans les mémoires, mais la peur a changé les habitudes: des communautés qui circulaient librement ont appris à disparaître.

L'Atlantique lui-même pousse aussi les gens à partir. Selon l'ONG Caminando Fronteras, citée dans l'article, près de 10 000 personnes sont mortes ou ont disparu en 2024 en tentant la traversée vers les Canaries, dont environ 6 800 parties de Mauritanie, faisant de cette route la plus meurtrière au monde. Un officier supérieur des gardes-côtes mauritaniens montre aux journalistes des images de juillet 2025: une pirogue partie de Guinée-Bissau, des corps sur une plage, une femme morte sur la jetée, à côté d'un enfant de deux ou trois ans encore vivant. «C'est une tragédie. Même des militaires entraînés, des hommes physiquement forts, cela les hantera toute leur vie», dit-il, avant d'ajouter: «Ce n'est pas normal.»

Ce qui reste pourtant invisible dans les statistiques européennes, écrivent les autrices, c'est le déplacement des routes: quand un passage se ferme, les gens ne cessent pas de partir, ils empruntent des chemins plus longs et plus dangereux. La hausse des traversées atlantiques est en partie la conséquence du durcissement en Méditerranée centrale et sur la route Libye-Tunisie. La géographie de la mort se déplace, son bilan ne baisse pas.

L'enquête note aussi des contre-exemples locaux, comme l'école municipale de Nouadhibou, sans financement européen, où enfants sénégalais, maliens, cap-verdiens et mauritaniens sont scolarisés ensemble. Mais ces initiatives, écrivent les autrices, ne défont pas ce qui se joue dans les rues et aux frontières.

La question que l'UE n'a pas tranchée, selon elles, est de savoir quel acteur international elle entend être : un bloc qui exporte ses valeurs, ou qui sous-traite ses frontières.

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