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Comment la France a inventé, en 1916, sa première politique migratoire
Recrutés par dizaines de milliers depuis les colonies pour combler la pénurie de main-d'œuvre pendant la Première Guerre mondiale, ces travailleurs furent encadrés, surveillés et renvoyés dès la paix revenue
 

(AfriquesPlus) - Dès 1914, la France a mis en place ce que l'historien Laurent Dornel appelle une «immigration organisée» depuis ses colonies, mobilisant 220 000 hommes venus d'Afrique du Nord, d'Indochine, de Madagascar et de Chine. Dans un entretien accordé à Marina Bellot pour RetroNews le 18 juin 2026, le professeur d'histoire contemporaine à l'université de Pau et des Pays de l'Adour, auteur d'Indispensables et indésirables (La Découverte, 2025), détaille les mécanismes de cette mobilisation, restée longtemps méconnue.

Ce qui a le plus surpris l'historien, c'est la rapidité avec laquelle l'État français a bâti, dès 1915-1916, une administration capable d'organiser à distance le recrutement, le transport et la gestion de cette main-d'œuvre. La création, le 1er janvier 1916, du Service de l'organisation des travailleurs coloniaux (SOTC) au ministère de la Guerre marque, selon lui, le tournant. Structuré en sections dites «ethniques» (nord-africaine, indochinoise-malgache et chinoise), avec un dépôt pivot à Marseille chargé de trier et de redistribuer les travailleurs, ce service «fonctionne à la manière d'un office de placement et de discipline», au service à la fois de l'économie de guerre et de la «paix sociale» dans les ateliers.

L'historien souligne aussi «la logique d'identification»: la carte d'identité et de circulation du 8 juin 1916 étend aux coloniaux et aux étrangers des techniques de fichage destinées à maîtriser une mobilité perçue comme un risque. Ce système s'appuyait enfin sur un discours paternaliste et «civilisateur»: la guerre devenait l'occasion de «mettre en valeur» les colonies et de «former» les indigènes au travail industriel, une contrainte présentée comme une mission humanitaire.

Le titre du livre résume, selon Laurent Dornel, la tension au cœur de cette mobilisation. La mobilisation de plusieurs millions de Français avait créé une pénurie de main-d'œuvre dans les usines, les ports et les arsenaux, rendant ces travailleurs indispensables. Mais «étrangers, racialisés, souvent musulmans», ils étaient dans le même temps jugés indésirables, logés à part et soumis à des contrôles constants. Les archives montrent une gestion «ségrégative et disciplinaire»: camps fermés, encadrement militaire, permissions limitées, surveillance policière et sanitaire, avec des espaces, des horaires et des rations distincts.

Cette ambivalence s'est particulièrement exprimée dans le contrôle moral et sexuel. Craignant le métissage, l'État a multiplié les entraves aux unions mixtes, notamment via la circulaire Viviani du 2 février 1917, qui imposait pièces à fournir et légalisation préalable par le ministère des Colonies. Dans la presse et le discours public, l'historien relève une même oscillation entre reconnaissance et méfiance, «préfigurant la figure durable du "bon travailleur immigré" opposé au "mauvais indigène"».

Un laboratoire pour les politiques migratoires du XXe siècle

Pour Laurent Dornel, cette expérience constitue un véritable «laboratoire d'État» pour la gestion de la mobilité humaine, dont les effets ont survécu à l'armistice. Le SOTC est supprimé vers 1920, mais le CGTI donne naissance au Service de contrôle et d'assistance en France des indigènes des colonies (SCAFIC), plus connu sous le nom de CAI, l'un des principaux services de surveillance des colonisés présents en métropole durant l'entre-deux-guerres. Un régime de police administrative des étrangers se met ainsi en place, «directement issu de la matrice coloniale».

Sur le plan juridique, la bataille autour des mariages mixtes, de la circulaire de 1917 à la réforme du Code de la nationalité de 1927, a selon lui recodé le «problème indigène» en questions de statut personnel. Cette même «grammaire du contrôle», distinguant le travailleur «utile» de l'étranger «dangereux», se reproduit dans les années 1920-1930 puis après 1945, tandis que la préférence pour une main-d'œuvre européenne «plus proche» s'affirme après chaque guerre.

L'historien insiste aussi sur la capacité d'autonomie de ces travailleurs, longtemps sous-estimée. Les sources administratives, dit-il, «regorgent» de refus d'affectation, de ralentissements de cadence, de fuites et de réclamations collectives, des gestes que l'administration qualifiait d'«indiscipline» mais qui traduisaient une lutte pour la dignité. Entre 1917 et 1919, cette agitation diffuse a laissé place à une mobilisation plus politique: plusieurs grèves jugées «très importantes» par les autorités ont éclaté entre mai et juillet 1919, tandis que Nguyên Ai Quôc, futur Hô Chi Minh, rédigeait en 1919 les «Revendications du peuple annamite».

Si l'État a maintenu la contrainte à court terme, avec des rapatriements accélérés et des enquêtes disciplinaires, ces résistances ont, selon l'historien, «déplacé les lignes» à moyen terme, jusqu'à influencer la réforme du Code de la nationalité de 1927.

Pour Laurent Dornel, la présence massive et visible de ces travailleurs entre 1916 et 1918 a aussi transformé le regard porté par la société française sur l'«indigène». Jusque-là, l'imaginaire impérial reposait sur une distance géographique et symbolique: le colonisé appartenait à un «ailleurs» circonscrit à l'espace colonial. La guerre, note-t-il, a aboli cette distance en faisant entrer l'Empire au cœur de la métropole.

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