(AfriquesPlus) - Enseigné à des centaines de milliers d'enfants entre le XIXe siècle et les années 1960, un système éducatif avait moins pour vocation d'instruire que de servir un projet politique. Dans un entretien accordé à RetroNews, l'historienne Carole Reynaud-Paligot, autrice de L'École aux colonies (Champ Vallon), démonte les mécanismes de cet enseignement conçu, selon elle, comme un simple rouage au service de la conquête.
Interrogée par le journaliste Arnaud Pagès pour RetroNews, l'historienne fait remonter l'origine du dispositif à 1816. Dès la reprise du Sénégal par la France, Louis XVIII y envoie militaires, administrateurs, scientifiques et un instituteur, Jean Dard, chargé d'ouvrir la première école publique à Saint-Louis. Un geste « symbolique », selon Carole Reynaud-Paligot, mais dont la dimension philanthropique reste secondaire face à une logique avant tout utilitariste.
« L'école est pensée pour être l'auxiliaire de la conquête coloniale », explique l'historienne. Il fallait selon elle, diffuser le français pour que les populations colonisées participent à l'exploitation des territoires conquis, fournissent matières premières et produits agricoles, et adoptent le goût des produits européens. Des objectifs, précise-t-elle, restés identiques sous tous les régimes politiques. L'instruction ne devient obligatoire qu'en 1883, avec les lois Jules Ferry, et seulement pour les enfants de colons ; les programmes, eux, se limitent à quelques rudiments de calcul, d'hygiène et de français, avant qu'un projet plus ambitieux ne vise à former une petite élite destinée à des postes subalternes, en priorisant les fils de chefs susceptibles de servir l'expansion coloniale.
Carole Reynaud-Paligot décrit un système à double vitesse, entre « l'école des Français » et celle « des Indigènes », tiraillé par la peur de trop instruire les colonisés et celle de provoquer des révoltes en les laissant insatisfaits. Il faudra attendre les années 1950 pour qu'un principe d'égal accès à l'éducation s'impose, après des décennies de frustration croissante, illustrées par le parcours de Léopold Sédar Senghor, contraint de demander la citoyenneté française pour poursuivre ses études à Paris. D'après l'historienne, il n'aura « jamais été question de former des citoyens éclairés », mais de créer de « simples auxiliaires à la domination française », avec un taux d'analphabétisme de 85 % en Algérie à l'indépendance et, selon Senghor lui-même, un seul enfant scolarisé sur 24 en AOF en 1946. Même si elle nuance ce constat en rappelant l'existence de débats, citant l'administrateur colonial Georges Hardy, partisan déclaré d'un enseignement rudimentaire sans accès au secondaire.