(AfriquesPlus) - Dans une récente édition de l'émission Le Débat africain sur RFI, l'animateur revient sur un concept forgé par le chercheur sénégalais Babacar Ndiaye, celui du « blanchiment de coups d'État » : une prise de pouvoir par les armes que l'on fait ensuite passer par le filtre des urnes pour lui donner une apparence de légitimité.
Les chiffres cités durant l'émission donnent la mesure du phénomène. Selon les chercheurs américains Jonathan Powell et Clayton Thyne, l'Afrique a connu plus de 200 tentatives de coups d'État entre 1960 et 2020, dont 107 rien qu'en Afrique de l'Ouest, avec un taux de réussite longtemps estimé à 50 % mais qui atteindrait désormais 80 % selon Babacar Ndiaye.
Autre nouveauté soulignée par l'émission, la concentration géographique de ces putschs dans un bloc continu de pays voisins (Mali, Burkina Faso, Niger, Guinée, Guinée-Bissau), une première depuis les indépendances.
Invité à expliquer cette accélération, l'ancien ministre malien de la Justice Mamadou Ismaïla Konaté pointe la porosité croissante entre l'armée et la sphère politique, estimant que « les armées, pour la plupart, ignorent les principes de la démocratie », dans un contexte où vingt ans de tentatives démocratiques ratées ont ouvert la voie à un retour en force des militaires.
L'analyste politique guinéen Kabinet Fofana confirme ce diagnostic depuis Conakry, expliquant que les militaires ne se considèrent plus comme de simples acteurs mais comme faisant pleinement partie de l'establishment politique, un sentiment nourri par la déconnexion entre dirigeants civils et citoyens. Le chercheur Remadji Hoinathy, spécialiste du bassin du lac Tchad à l'Institut d'études de sécurité (ISS), relie ce mouvement à l'échec des processus de démocratisation à produire une réelle alternance, tout en distinguant le cas tchadien. Selon lui, la transmission du pouvoir au fils du président Idriss Déby après la mort de ce dernier relève à la fois du coup d'État, les dispositions constitutionnelles de succession ayant été écartées, et de la transmission dynastique, ce qu'il résume en affirmant que « c'est l'un dans l'autre, c'est un coup d'État ».
Le mécanisme du « blanchiment », de l'uniforme au costume civil
La seconde partie du débat détaille le schéma qui permet à ces régimes de se présidentialiser : une nouvelle Constitution adoptée par référendum lève l'interdiction faite aux auteurs de coups d'État de se présenter, avant que l'ancien putschiste ne troque l'uniforme pour le costume sous les couleurs d'un parti créé pour l'occasion. L'émission cite les cas de la Guinée, où le colonel qui avait renversé Alpha Condé en septembre 2021 a été élu président avec 86 % des voix en décembre 2025, et du Gabon, où le général qui avait destitué Ali Bongo en août 2023 a été élu avec 94 % des suffrages en avril 2025.
Pour Mamadou Ismaïla Konaté, ce processus s'apparente à un véritable « braquage » du pouvoir, dans la mesure où les militaires au pouvoir organisent des scrutins dont ils sont les seuls candidats crédibles, contrôlant à la fois les médias d'État, les moyens publics et la justice électorale ; il insiste sur le fait qu'« un échec civil ne donne pas à l'armée un titre de propriété sur l'État » et plaide pour que le coup d'État soit traité comme un crime imprescriptible et non amnistiable.
Kabinet Fofana rappelle de son côté le rôle nouveau des réseaux sociaux dans la fabrication de l'adhésion populaire, citant la vidéo du putsch guinéen de 2021 diffusée en ligne avant même le passage à la télévision d'État, tout en observant que cette adhésion initiale s'érode ensuite au fil du temps, faute de réponses concrètes aux attentes des populations.
Sur le rôle de l'Union africaine, dont la doctrine officielle prône pourtant la « tolérance zéro » face à tout changement anticonstitutionnel de gouvernement, Remadji Hoinathy dénonce « une sorte de deux poids, deux mesures », le coup d'État tchadien n'ayant jamais été sanctionné contrairement à ceux des pays du Sahel, avant de relever que les sanctions prises contre ces derniers n'ont eu, selon lui, guère d'impact réel. Il attribue cette impuissance au fait que l'organisation panafricaine reste une addition d'États membres incapables de parler d'une seule voix.
Interrogé sur qui pourrait aujourd'hui contraindre ces régimes, Kabinet Fofana est catégorique : « en réalité, personne », ni la communauté internationale, ni les populations, ni les partis politiques n'ayant selon lui de réel levier de pression, seuls les militaires au pouvoir pouvant eux-mêmes se doter de garde-fous juridiques contre de futures prises de pouvoir.
Les trois invités s'accordent en conclusion sur la nécessité de réformes à la fois nationales, régionales et continentales pour sortir de ce que Mamadou Ismaïla Konaté appelle à traiter comme un « statut du militaire » à redéfinir en Afrique.