(AfriquesPlus) - Le Niger est depuis longtemps l’un des grands territoires de passage du Sahara. Sa géographie le place à la jonction du Mali, de l’Algérie et de la Libye, sur des routes commerciales séculaires qui, avec le temps, sont aussi devenues celles de la contrebande, des migrations clandestines et des trafics de stupéfiants.
Une enquête de Mathieu Olivier publiée dans Jeune Afrique de septembre 2026, sous le titre « Quand les parrains de la drogue prospèrent à l’ombre de la junte », apporte un éclairage documenté sur ces réseaux et surtout sur leur remarquable capacité d’adaptation aux transformations politiques du Niger.
Le sujet dépasse désormais les seules frontières nigériennes. Quelques jours après la publication de l'enquête, DW Afrique en a repris plusieurs éléments, notamment sur les liens présumés entre trafiquants, monde politique et Union des Nigériens pour la vigilance et le patriotisme (UNVP).
Le premier enseignement de l’enquête concerne la place du Niger dans une géographie beaucoup plus vaste du trafic international.
Une partie de la cocaïne sud-américaine destinée à l’Europe arrive en Afrique de l’Ouest avant de remonter vers le nord. Les ports du golfe de Guinée constituent certains des points d’entrée, tandis que le Niger offre, par sa situation géographique et l’immensité de ses espaces désertiques, des voies permettant de rejoindre l’Afrique du Nord.
Jeune Afrique souligne qu’il n’existe pas d’évaluation précise du volume de drogue traversant actuellement le Niger et le Sahel. Mais plusieurs saisies spectaculaires donnent une idée de l’importance des flux. L’article rappelle notamment la saisie, en janvier 2022, de 214 kg de cocaïne au Niger.
À l’échelle ouest-africaine, les quantités saisies sont en augmentation. L’enquête mentionne notamment près de quatre tonnes de cocaïne interceptées au large du Liberia en juillet 2026. La valeur finale de cette marchandise, une fois écoulée au détail en Europe, aurait pu atteindre plusieurs centaines de millions d’euros.
Il faut donc considérer le Niger non comme un marché isolé, mais comme l’un des maillons d’une économie criminelle transnationale reliant l’Amérique latine, l’Afrique de l’Ouest, le Sahara, l’Afrique du Nord et l’Europe.
L’un des fils conducteurs de l’enquête de Mathieu Olivier est la trajectoire de Goumour Atoua, dit « Bidika », ancien rebelle touareg devenu en septembre 2024 chef de la tribu Kel Tedelé 5, dans la région d’Agadez.
Son intronisation est un fait public. Le 25 septembre 2024, à Iférouane, Bidika, seul candidat, a obtenu 146 voix sur 151 suffrages. Les autorités locales participaient à la cérémonie. Le média nigérien Aïr Info en avait alors rendu compte, présentant son élection sous un jour très favorable.
Mais Jeune Afrique retrace un parcours beaucoup plus complexe.
Bidika aurait longtemps évolué dans l’entourage de Chérif Ould Abidine, homme d’affaires influent d’Agadez, surnommé « Chérif Cocaïne ». Ce dernier, mort en 2016, disposait également de solides relations politiques. Il était notamment lié au Parti nigérien pour la démocratie et le socialisme (PNDS), le parti de Mahamadou Issoufou puis de Mohamed Bazoum.
Selon les éléments rapportés par Jeune Afrique, Bidika apparaît également dans des travaux du groupe d’experts des Nations unies sur le Mali. Il y est décrit comme un proche associé d’Abidine, impliqué notamment dans le transport de drogue vers la Libye.
Ces éléments avaient déjà été rapportés en 2024 par Mondafrique, qui citait le rapport final du groupe d’experts des Nations unies daté du 7 août 2020.
L’un des épisodes les plus significatifs remonte à mars 2021.
Bidika est alors arrêté dans le cadre d’une enquête consécutive à la saisie de 17 tonnes de résine de cannabis. Selon Jeune Afrique, la cargaison, arrivée au Niger depuis le Liban via le port de Lomé, était dissimulée dans un camion immatriculé au Bénin présenté comme transportant des produits pétroliers.
Treize personnes avaient été interpellées : onze Nigériens et deux Algériens.
Bidika sera cependant libéré quelques mois plus tard, en octobre 2021, pour vice de procédure. Ces circonstances avaient déjà été documentées par d’autres publications.
Son parcours illustre ainsi un phénomène plus large : la capacité de certains acteurs à évoluer successivement ou simultanément entre rébellion armée, commerce, transport, contrebande, politique et responsabilités communautaires.
Quand anciennes rébellions et trafics se croisent
L’enquête revient précisément sur l'implication d'anciens membres des rébellions touarègues.
Elle souligne que certains combattants ou responsables auraient participé, de manière occasionnelle ou durable, au trafic de stupéfiants. Les réseaux construits pendant les périodes de conflit (connaissance du désert, maîtrise des routes, disponibilité de véhicules et d’hommes armés, relations transfrontalières) peuvent en effet être réutilisés dans les économies clandestines.
Cette situation ne signifie évidemment pas que les mouvements touaregs dans leur ensemble participent aux trafics. L’enquête s’intéresse à des individus et à des réseaux particuliers.
Mais elle montre comment les frontières peuvent devenir poreuses entre économie informelle, contrebande traditionnelle, mouvements armés et criminalité organisée.
C’est sans doute ici que l’enquête devient politiquement la plus intéressante.
Le trafic n’apparaît pas comme le produit exclusif d’un régime particulier.
Sous Mahamadou Issoufou et Mohamed Bazoum, certains acteurs du trafic auraient entretenu des relations avec des personnalités ou des réseaux liés au PNDS. Jeune Afrique rapporte également le témoignage d’un ancien collaborateur de Mohamed Bazoum selon lequel celui-ci aurait tenté de combattre certains réseaux liés à son propre camp, sans parvenir à les démanteler.
Le coup d’État du 26 juillet 2023, qui renverse Bazoum et porte au pouvoir le général Abdourahamane Tiani, modifie profondément l’architecture politique du pays.
Mais il ne semble pas avoir fait disparaître les réseaux.
Ils se seraient adaptés.
C’est même l’une des thèses centrales de l’enquête : les gouvernements changent, les alliances se recomposent, mais certains circuits économiques et certaines relations de pouvoir persistent.
L’UNVP au cœur des interrogations
Jeune Afrique accorde une place importante à l’Union des Nigériens pour la vigilance et le patriotisme (UNVP), organisation créée après le coup d’État de 2023.
Officiellement, celle-ci vise à renforcer la présence citoyenne à travers le territoire grâce notamment à des comités de vigilance. Elle s’est progressivement implantée dans plusieurs régions du Niger.
Selon les sources citées par Jeune Afrique, Bidika entretiendrait des relations avec plusieurs membres de cette organisation. Certains d’entre eux participeraient à des activités de transport ou de sécurisation qui seraient liées aux trafics.
L'article rapporte également les propos d'une source nigérienne selon laquelle la junte fournirait à l'UNVP des moyens matériels — véhicules, armes et argent — afin qu'elle contribue à la sécurisation du Nord.
C’est ici qu’une distinction est indispensable : ces affirmations sont celles des sources de Jeune Afrique et ne constituent pas, à elles seules, la preuve d’une politique officielle de l’État nigérien en faveur du trafic.
Elles soulèvent néanmoins une question essentielle : dans quelle mesure la recherche de stabilité et le recours à des relais locaux peuvent-ils conduire un pouvoir central à composer avec des acteurs évoluant parallèlement dans des économies illicites ?
Cette problématique n’est pas nouvelle au Niger.
L’article rappelle qu’en 2012, Aghali Alambo, ancien responsable de la rébellion touarègue, avait été inculpé aux côtés d’un trafiquant d’armes avant d’être rapidement remis en liberté.
Un enquêteur cité par Jeune Afrique explique cette logique par la volonté des autorités de ne pas inquiéter certains leaders touaregs afin de préserver la stabilité du Nord.
C’est précisément là que se situe l’un des dilemmes politiques du Sahel : l’État doit contrôler des territoires immenses avec des moyens limités et s’appuie donc parfois sur des notabilités, des anciens rebelles, des réseaux communautaires ou des groupes disposant d’une connaissance irremplaçable du terrain.
Mais cette stratégie peut aussi donner à certains intermédiaires une capacité de négociation considérable avec le pouvoir central.
La sécurité devient alors une ressource politique.
Niamey conteste cette lecture
L’analyse de Jeune Afrique n’est cependant pas la seule lecture de la situation.
Les autorités nigériennes mettent en avant les opérations menées contre le trafic par l’Office central de répression du trafic illicite des stupéfiants (OCRTIS) et contestent les accusations présentant le Niger comme un espace où le narcotrafic bénéficierait de protections politiques.
La télévision publique nigérienne a notamment accusé la France de chercher à présenter le Niger comme une plaque tournante de la cocaïne entre l’Amérique latine et l’Europe afin, selon cette lecture, de placer Niamey dans le viseur des États-Unis. DW Afrique rapporte cette position tout en précisant que l’OCRTIS, qui communique régulièrement sur ses saisies, n’a pas souhaité répondre à ses questions.
Cette contestation doit être prise en compte, d’autant que l’existence de trafics sur un territoire ne démontre pas en elle-même une complicité des autorités qui le gouvernent.
L’intérêt de l’enquête dépasse finalement le cas de Bidika ou même celui du Niger.
Elle révèle une caractéristique structurelle de certaines régions sahéliennes : les mêmes individus peuvent successivement appartenir à une rébellion, devenir entrepreneurs, responsables communautaires ou intermédiaires politiques, tout en conservant des réseaux transfrontaliers constitués au cours de plusieurs décennies.
Dans ces espaces, le pouvoir ne s’exerce pas uniquement depuis les capitales. Il repose aussi sur des négociations permanentes avec des acteurs locaux capables de contrôler des territoires, des routes et des communautés.
Le narcotrafic prospère précisément dans ces zones grises.
Et c’est peut-être l’enseignement le plus important de l’enquête de Mathieu Olivier : la rupture politique spectaculaire provoquée par un coup d’État ne signifie pas nécessairement la rupture des systèmes informels qui structurent le pouvoir à l’échelle locale.
Au Niger comme ailleurs au Sahel, les régimes peuvent tomber beaucoup plus rapidement que les réseaux.