(AfriquesPlus) - Bâties ou remodelées pour asseoir la domination des empires européens, les villes africaines ont aussi été le théâtre de leur contestation. Selon Sihem Bella, professeure d'histoire-géographie et autrice d'une séquence pédagogique réalisée avec l'Association des professeurs d'histoire et de géographie (APHG), la fabrique urbaine coloniale en Afrique a laissé des hiérarchies encore visibles aujourd'hui.
Dans ce texte publié le 6 mai 2025, Sihem Bella, doctorante en histoire contemporaine à l'université de Lille, rappelle que les villes ont joué un rôle central dans l'établissement de la domination coloniale européenne aux XIXe et XXe siècles, concentrant les lieux de pouvoir et servant de vitrines à la puissance des empires. Elle invite toutefois à nuancer l'expression même de « villes coloniales », qui réduit selon elle un fait urbain africain antérieur, contemporain et postérieur à la seule période coloniale.
L'autrice détaille un modèle récurrent : une seule ville était généralement privilégiée au sein d'un même territoire colonial, dotée de grands travaux destinés à importer des produits européens et exporter des matières premières, tandis que les populations colonisées restaient majoritairement rurales jusqu'au milieu du XXe siècle. Elle cite l'exemple d'Antananarivo, à Madagascar, où le palais de la Reine fut investi par les colonisateurs, et surtout celui d'Alger, ancien cœur d'une régence sous influence ottomane, prise en 1830 puis largement remodelée en ville européenne au prix de destructions brutales et d'un exode urbain. Si la Casbah reste habitée par les Algériens, les nouveaux quartiers, eux, sont très largement peuplés d'Européens. Une ségrégation raciale que l'hygiénisme sert alors à justifier, avant que la ville ne se dote progressivement d'attributs urbains européens : rues et places larges, jardins, musées, gare ou préfecture.
La séquence pédagogique montre aussi comment les villes africaines sont devenues, au XXe siècle, des enjeux stratégiques directs des conflits mondiaux — Alger et Brazzaville jouant notamment un rôle important pour la France libre — avant de devenir les espaces privilégiés de la contestation anticoloniale, sous forme de manifestations et de grèves, alors que les mouvements de révolte étaient restés majoritairement ruraux au siècle précédent. Les indépendances donnent lieu, selon Sihem Bella, à une intense effervescence sociale et culturelle dans les villes, mais s'accompagnent aussi de continuités structurelles : la pression démographique continue d'alimenter la multiplication des bidonvilles à mesure que les centres urbains se saturent, tandis que les capitales restent favorisées par rapport aux villes secondaires dans la construction de nouvelles infrastructures. Le départ massif des Européens permet en revanche le réinvestissement de certains espaces urbains par les populations autrefois colonisées.
L'autrice conclut que « si la colonisation n'invente pas l'urbain en Afrique, elle le transforme profondément », les hiérarchies urbaines instaurées durant la période coloniale ayant largement subsisté, selon elle, jusqu'à aujourd'hui.