(Afriquesplus)- L’Union européenne entend réorganiser sa stratégie au Sahel en s’appuyant davantage sur la Mauritanie et le Tchad. Selon une analyse publiée le 9 octobre 2026 par le média algérien TSA, cette orientation vise à maintenir l’influence européenne dans une région marquée par la dégradation des relations entre Bruxelles et plusieurs pays sahéliens, notamment le Mali, le Niger et le Burkina Faso.
Cette réorientation intervient après les coups d’État survenus dans ces trois pays et le retrait des forces françaises. Les accords de défense avec des partenaires occidentaux ont été remis en question, tandis que l’opération européenne Takuba a cessé ses activités antijihadistes au Mali. Le G5 Sahel, qui devait constituer un cadre régional de coopération sécuritaire, s’est également désagrégé.
Dans ce contexte, Bruxelles privilégie désormais les États disposés à maintenir une coopération avec elle. L’initiative envisagée, désignée sous le nom d’EUSDI Sahel, devrait associer la lutte contre le terrorisme, le renforcement des capacités nationales et la gestion des migrations irrégulières.
Une concurrence internationale accrue
Le retour de l’Union européenne dans le jeu sahélien se heurte toutefois à la présence grandissante d’autres acteurs internationaux. La Russie a renforcé son dispositif sécuritaire dans plusieurs pays de la région, notamment à travers Africa Corps, qui a pris le relais du groupe Wagner.
La Turquie développe, pour sa part, une coopération fondée sur la fourniture d’équipements militaires, la formation et les accords sécuritaires. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont notamment acquis des drones Bayraktar auprès d’Ankara. Cette approche, qui met en avant le respect de la souveraineté des États partenaires, contribue à renforcer l’attractivité de la Turquie auprès des autorités sahéliennes.
La Chine privilégie davantage la protection de ses intérêts économiques, notamment dans les secteurs pétrolier et minier. Des sociétés privées de sécurité participent ainsi à la sécurisation de certaines infrastructures stratégiques.
Les Émirats arabes unis étendent également leur présence, à travers des accords sécuritaires et des investissements dans l’or. Cette diversification des partenariats réduit la capacité de l’Union européenne à exercer seule une influence déterminante dans la région.
La Mauritanie, un partenaire privilégié
La Mauritanie présente plusieurs atouts pour la stratégie européenne. Sa position géographique, à la jonction du Maghreb, de l’Atlantique et du Sahel occidental, lui confère une importance particulière. Le pays partage une longue frontière avec le Mali et se trouve sur des routes migratoires conduisant vers les îles Canaries.
Les relations entre Nouakchott et Bruxelles disposent déjà d’un cadre de coopération établi. Une déclaration conjointe signée le 8 mars 2024 prévoit notamment des actions relatives à la gestion des frontières, à la lutte contre les réseaux de passeurs, à la protection des migrants et à la mobilité légale.
L’Union européenne pourrait s’appuyer sur ces mécanismes existants pour élargir son partenariat au domaine de la sécurité. La Mauritanie apparaît ainsi comme un interlocuteur important pour préserver une présence européenne dans la partie occidentale du Sahel.
Le Tchad, un carrefour stratégique
Le Tchad constitue un autre point d’appui potentiel, en raison de sa position entre la Libye, le Soudan, le bassin du lac Tchad et l’Afrique centrale. Cette situation l’expose directement aux conséquences des conflits régionaux, aux déplacements de populations et aux défis liés à la surveillance des frontières.
Bruxelles y finance déjà plusieurs programmes. Le 3 juillet 2026, l’Union européenne et l’Organisation internationale pour les migrations ont annoncé un financement de 13,3 millions d’euros sur trois ans. Ce programme vise notamment à soutenir la stabilisation, à développer les perspectives économiques et à améliorer la gouvernance migratoire dans le nord du pays.
Ces dispositifs pourraient servir de fondement à une coopération davantage orientée vers les enjeux sécuritaires. Le rôle du Tchad dans les équilibres régionaux en fait un partenaire stratégique pour les Européens.
Les limites d’une stratégie centrée sur la sécurité
Malgré ces perspectives, l’efficacité de l’approche européenne reste incertaine. La formation et l’équipement des forces nationales ne suffisent pas, à eux seuls, à assurer le contrôle de territoires aussi vastes que ceux du Sahel. Les résultats dépendent également des capacités de renseignement, des moyens logistiques, des ressources publiques et de la présence effective de l’État.
La politique migratoire comporte des limites similaires. Le renforcement des contrôles frontaliers et la lutte contre les passeurs ne permettent pas de résoudre les causes profondes des migrations, liées notamment aux conflits, aux déplacements forcés et au manque de perspectives économiques. Des mesures trop restrictives risquent également de déplacer les itinéraires migratoires plutôt que de mettre fin aux départs.
Pour l’Union européenne, le défi consiste donc à concilier ses objectifs sécuritaires et migratoires avec un soutien durable au développement et à la stabilité des pays partenaires. La Mauritanie et le Tchad peuvent constituer des relais importants, mais la capacité de Bruxelles à retrouver une influence durable au Sahel dépendra aussi de la pertinence de ses priorités et de sa prise en compte des réalités politiques locales.