(AfriquesPlus) - Ramener sans cesse le passé colonial à une aventure globalement positive, quitte à minimiser voire nier certains épisodes. C'est le fil rouge que l'historien Pascal Blanchard déroule dans le troisième volet des « Debunks » du Club du 21e siècle, consacré au rapport de la droite française à l'histoire coloniale. En reprenant trente ans de sorties publiques — d'Édouard Philippe à Bruno Retailleau, en passant par Nicolas Sarkozy, François Fillon, Éric Ciotti et l'entourage de Valérie Pécresse — le chercheur, spécialiste reconnu de l'empire colonial français et codirecteur du groupe de recherche Achac, montre comment ce dossier est devenu, pour la droite, un marqueur identitaire aussi central que fragile.
Tout part d'une phrase. Interrogé sur le fait de savoir si la colonisation fut « un crime », Édouard Philippe avait répondu par la négative en un mot. Une réponse en apparence anodine mais que Pascal Blanchard interprète comme un acte politique à part entière : à droite, reconnaître la moindre responsabilité dans l'histoire coloniale reviendrait, selon lui, à perdre son ancrage idéologique. Quelques semaines plus tard, à La Réunion, l'ancien Premier ministre tente de nuancer son propos en comparant la colonisation à la guerre, déclarant notamment : « il y a eu des crimes pendant, mais elle n'est pas un crime en soi ». Une explication que l'historien juge « laborieuse », car elle évite la véritable question : non pas l'existence de crimes, aujourd'hui établie historiquement, mais la nature même du système colonial.
Pour Pascal Blanchard, ce malaise n'a pas d'équivalent dans les autres anciennes puissances coloniales. Au Royaume-Uni, en Espagne ou en Italie, le sujet ne soulève pas de débat métaphysique comparable. En France, la colonisation touche directement à l'identité républicaine. Elle a été menée, rappelle-t-il, au nom même des « Lumières » et des droits de l'homme, ce qui rend toute critique du système immédiatement inconfortable pour ceux qui s'en revendiquent les héritiers.
Dans ce contexte, le général de Gaulle joue un rôle de bouclier commode. Alors que la droite française a longtemps été en retrait sur le projet colonial — les grandes conquêtes du XIXe siècle ayant été portées par les républicains dits « opportunistes » —, elle a hérité des indépendances menées sous De Gaulle dans les années 1960, ce qui lui permet aujourd'hui de se présenter du « bon côté » de l'histoire tout en préservant le récit d'une France grande par son empire.
Retailleau, Ciotti, Fillon : trois manières de réécrire l'histoire
L'historien décortique ensuite plusieurs prises de parole plus récentes. Bruno Retailleau, en opposant Emmanuel Macron — accusé d'avoir « trahi » les valeurs de droite en évoquant un « crime contre l'humanité » et en multipliant les gestes de repentance — présente la colonisation comme une entreprise faite de « mains tendues », les crimes n'étant que des dérapages marginaux à l'intérieur d'un système jugé fondamentalement bienveillant. Une rhétorique que Pascal Blanchard qualifie de continuité directe du discours de droite depuis Jacques Chirac.
Éric Ciotti, lui, va plus loin en affirmant depuis Nice que « la France n'a pas commis de crime contre l'humanité » en Algérie, en s'abritant derrière la figure de De Gaulle. Une position que l'historien relie à une culture politique régionale marquée par l'histoire des rapatriés, mais surtout à une méconnaissance entretenue : les manuels scolaires n'ont abordé la question de la torture en Algérie que très tardivement, dans les années 1990.
Quant à François Fillon, sa déclaration selon laquelle « la France n'a jamais fait la guerre au Cameroun » est frontalement contredite par les faits. Il s'agit, souligne Pascal Blanchard, du plus long conflit colonial français du XXe siècle, de 1955 à 1971, avec un usage documenté du napalm contre les populations civiles. Une réalité confirmée depuis par un rapport d'historiens franco-camerounais commandé sous la présidence Macron.
Le tournant décisif, selon l'historien, se situe dans le discours de Toulon de Nicolas Sarkozy en 2007. C'est là que se scelle l'association entre toute critique de la colonisation et le terme de « repentance », un mot qui deviendra, dans la bouche de la droite, synonyme de mauvais patriotisme. Ce glissement sémantique intervient dans un contexte particulier — deux ans après les révoltes des quartiers populaires de 2005 — et permet, selon Pascal Blanchard, de relier directement le débat sur l'intégration des populations issues de l'immigration au passé colonial, ouvrant la voie à une porosité croissante avec les thèmes de l'extrême droite.
L'historien conclut en observant que ce même logiciel s'est retrouvé, sous une forme actualisée, dans la campagne de Valérie Pécresse en 2022, portée cette fois par le vocabulaire du « wokisme ». Pour Pascal Blanchard, rien n'indique que la présidentielle de 2027 échappera à cette dynamique : la question identitaire, adossée à la mémoire impériale, devrait selon lui rester un marqueur structurant des postures de droite, dans un rapport de force désormais élargi à l'ensemble du spectre conservateur et nationaliste.