(AfriquesPlus) - Le renseignement camerounais est-il devenu l'arme d'une bataille de pouvoir qui dépasse largement sa mission originelle ? C'est la question que pose une investigation en deux volets, dont les grandes lignes ont été détaillées à l'antenne de RFI. Reçu dans l'émission, le directeur de la rédaction de Jeune Afrique, François Soudan, est revenu sur les conclusions du travail mené par son confrère Yves Plumey Bobo, publié sur jeuneafrique.com, qui décrit une communauté du renseignement traversée par des logiques claniques et des intérêts privés.
Selon les explications données par François Soudan, cette lutte d'influence trouve son origine dans la perspective d'un poste de vice-président et, plus largement, dans la question de la succession de Paul Biya. Deux camps se dessinent au sommet de l'appareil d'État : d'un côté la première dame Chantal Biya, qui s'appuie notamment sur le secrétaire général de la présidence, Ferdinand Ngoh Ngoh ; de l'autre, Franck Biya, fils aîné du président issu de son premier mariage, dont le principal soutien est le directeur du cabinet civil, Samuel Mvondo Ayolo.
Au cœur de cette confrontation, la Direction générale de la recherche extérieure (DGRE) — le principal service de renseignement du pays, fort de plusieurs centaines d'agents — constitue un enjeu de contrôle majeur pour les deux clans. Une institution dont la réputation a déjà été sérieusement écornée par l'implication de deux de ses anciens responsables dans l'assassinat du journaliste Martinez Zogo. D'après les informations rapportées lors de l'entretien accordé à RFI, la DGRE resterait aujourd'hui sous l'influence de Ferdinand Ngoh Ngoh, via son directeur en exercice, Robins Ghoumo, un équilibre que le journaliste de Jeune Afrique juge toutefois précaire et susceptible d'évoluer.
Au-delà de la seule DGRE, l'enquête pointe une fragmentation plus large du dispositif sécuritaire camerounais. D'autres structures — la Direction de la surveillance du territoire, les Renseignements généraux ou encore la sécurité militaire — coexistent et se concurrencent, chaque figure politique du régime entretenant et rémunérant son propre réseau de sources. Il en résulte, selon François Soudan, une véritable guerre des rapports transmis à Paul Biya, des documents parfois manipulés dans le but de discréditer un clan rival. Le chef de l'État conserverait néanmoins ses propres relais de vérification, en particulier le vice-amiral Joseph Fouda, ainsi que le concours de conseillers étrangers, israéliens et américains.
Autre volet de l'enquête relayée à l'antenne : la privatisation croissante de ces services, où des agents monnaient leurs informations au plus offrant. La communauté du renseignement camerounaise compterait plusieurs milliers de membres — du haut fonctionnaire à l'étudiant pigiste occasionnel —, une population que le journaliste décrit comme précarisée et dont l'intégrité varie fortement d'un agent à l'autre. Conséquence directe : l'émergence d'un marché noir de bulletins et de rapports de renseignement, à la fiabilité inégale, alimenté par une clientèle hétéroclite — activistes, journalistes, hommes politiques ou d'affaires — prête à payer pour s'informer, publier des documents, ou exercer des pressions à des fins souvent privées.
L'exemple cité illustre l'ampleur du phénomène : pour environ 25 000 francs CFA, soit moins de 40 euros, un agent affecté à la surveillance électronique de la DGRE pourrait ainsi fournir à un particulier le détail complet des communications téléphoniques d'un proche. Une dérégulation à la fois structurelle et morale qui, selon les mots rapportés de l'enquête de Jeune Afrique, permet désormais à quiconque de connaître les habitudes les plus intimes de ses adversaires, à condition d'y mettre le prix.