(AfriquesPlus) - Trente-huit pour cent. C'est le taux de participation enregistré lors du scrutin législatif organisé il y a un peu moins d'une semaine au Maroc, soit huit points de moins qu'en 2021. Ce chiffre, relève le journaliste Benoît Vitkin dans la chronique bimensuelle que Le Monde Afrique propose à TV5 Monde, ne dit pourtant pas toute la réalité : seule la moitié environ du corps électoral potentiel est inscrite sur les listes.
Le scrutin, qui a aussi vu la nomination d'une femme au poste de Première ministre, se distingue donc par une forte abstention. Le Maroc n'est pas un cas isolé. Selon Benoît Vitkin, la tendance est même plus marquée chez ses voisins : 20,8 % de participation en Algérie lors des élections de juillet, et 11,4 % en Tunisie en 2023.
Le journaliste du Monde Afrique rappelle que ce désintérêt n'est pas propre au Maghreb, mais y voit une singularité. Depuis les indépendances, ces pays ont connu une tradition de partis forts, dotés d'une voix singulière, d'un discours et de militants : formations héritières du mouvement national et de la décolonisation, partis de gauche panarabistes ou marxistes, puis, plus récemment, formations islamistes. Ces partis, souligne-t-il, ne pèsent plus grand-chose.
Benoît Vitkin décrit des « boussoles idéologiques » déréglées. Le panarabisme et le marxisme ne font plus recette depuis un moment. Les partis du mouvement national se sont dévoyés dans le régime du parti unique, dont le FLN algérien constitue l'archétype. Quant à l'islamisme politique, il s'est disqualifié dans l'exercice du pouvoir : le journaliste cite Ennahdha en Tunisie, à l'issue de ses années à la direction du pays, et le PJD au Maroc, contraint d'« avaler couleuvre sur couleuvre » dans la cohabitation que lui a imposée le Palais.
Des partis sous contrôle
Le second facteur avancé par Benoît Vitkin tient au jeu des pouvoirs en place. Dans des pays où les élections ne sont pas conçues pour créer l'alternance, une tendance s'accélère : la « caporalisation » des partis. Les restrictions encadrant leur fonctionnement se multiplient, au point de faire des responsables partisans, d'une certaine manière, des fonctionnaires. Le filtrage des candidats en amont du scrutin s'accroît lui aussi.
Résultat, selon le journaliste : des partis qui ressemblent de plus en plus à des formations de notables, en concurrence pour l'attribution des postes et la distribution des prébendes, mais ni pour la conquête du pouvoir ni pour la proposition d'une vision alternative. Et lorsque des mouvements tentent de sortir de ce cadre, une répression assez sévère s'abat, comme l'illustrent le Hirak en Algérie et, plus récemment, le mouvement de la Gen Z au Maroc.
Benoît Vitkin estime que cette situation est dangereuse y compris pour les pouvoirs qui entretiennent ce jeu. Il évoque une forme de « populisme par le haut », qui présente le souverain en osmose directe avec sa population, sans intermédiaire. Un schéma qui, prévient-il, « marche tant que ça marche » : quand quelque chose se grippe, le besoin d'intermédiaires, de soupapes, voire de fusibles, se fait sentir.
Reste enfin la question du rôle du parti, censé proposer une vision alternative de la société. Quand cette vision disparaît, s'interroge le journaliste, comment répondre aux aspirations au changement des sociétés maghrébines, dont on sait qu'elles sont très présentes ?