(AfriquesPlus) - Le téléphone paraît neuf et fonctionne parfaitement. Il vient d'une boutique d'appareils d'occasion. Mais dès qu'il est allumé, il transmet toutes les communications de son propriétaire aux services de renseignement. Selon un rapport d'Amnesty International publié le 1er octobre 2026 sous le titre « On commence par le verdict », c'est l'une des méthodes utilisées par les autorités marocaines pour surveiller les voix critiques.
L'ONG s'appuie sur des données de surveillance obtenues par des fuites, sur des registres gouvernementaux de cibles et sur des archives de fournisseurs. Sa conclusion est sévère. « Le Maroc a pleinement adopté des pratiques techno-autoritaires », affirme sa secrétaire générale, Agnès Callamard. Rabat a pourtant nié à plusieurs reprises espionner ses citoyens avec des logiciels espions.
Le rapport repose en grande partie sur le témoignage de Safir, un ancien employé de la Direction générale de la surveillance du territoire (DGST), le contre-espionnage marocain. Il a été interrogé à plusieurs reprises pendant plusieurs années, et l'organisation dit avoir vérifié les principaux points de son récit auprès de sources indépendantes et grâce à des preuves techniques.
Selon lui, l'infection physique des appareils est l'une des méthodes favorites de la DGST. Les téléphones des cibles sont piégés lors de leurs passages dans les aéroports, ou bien des boutiques complices leur vendent des appareils déjà infectés. Les cybercafés ont aussi été visés. Les agents de terrain indiquaient l'établissement fréquenté par une cible, dont tous les ordinateurs avaient été infectés au préalable. « Nous pouvions voir ce qu'elle y faisait », raconte l'ancien agent.
D'après Safir, de petits micros sans fil ont été installés dans les fixations des lampes de l'appartement du journaliste Omar Radi, emprisonné après des années de harcèlement pour ses enquêtes sur la corruption. Le journaliste dénonce aussi les campagnes de dénigrement menées par des médias proches du pouvoir. « Ce ne sont pas des médias, ce sont des outils de terreur », dit-il.
Le cas de Fouad Abdelmoumni est encore plus intime. En 2021, ce militant des droits humains a été filmé chez lui, au lit avec sa compagne, à son insu, et la vidéo a circulé sur WhatsApp. En regardant les images, il a déduit l'emplacement de la caméra : « Ça devait être la climatisation. » Quand il a vérifié, il n'y avait plus rien. Safir parle d'un « cas d'école » : une opération de surveillance suivie d'un nettoyage complet.
Le rapport désigne aussi clairement la DGST comme l'entité qui a déployé Pegasus, le logiciel espion de l'entreprise israélienne NSO Group, utilisé entre 2017 et 2021 contre des militants et des journalistes. Amnesty s'appuie notamment sur des documents internes de NSO rendus publics lors de la procédure civile engagée par WhatsApp et Meta aux États-Unis. Ces documents montrent que des employés de l'entreprise sont venus au Maroc pour former les services et faire des démonstrations.
L'ONG a analysé les numéros entrés dans le système marocain de Pegasus entre septembre et décembre 2017, et a identifié les propriétaires de 103 d'entre eux. Soixante-cinq appartenaient à des membres de la société civile, dont 34 défenseurs des droits humains et 22 journalistes ou professionnels des médias. Pour Amnesty, les voix indépendantes étaient la priorité du dispositif dès le départ.
Le rapport mentionne aussi l'italien Hacking Team, devenu Memento Labs, ainsi que le réseau germano-britannique Gamma Group et FinFisher. Agnès Callamard y voit la preuve d'une « économie mondiale de la techno-oppression ». Memento Labs affirme n'avoir aujourd'hui aucun contrat avec un organisme marocain.
Les autorités marocaines, sollicitées quatre semaines avant la publication, n'ont pas répondu.