(AfriquesPlus) - « Bienvenue à la prison centrale de Douala, l'endroit où la souris mange le chat. » La phrase est prononcée dès les premières minutes de « Jail Time Records » par La PJ, détenu et vedette du film. Il porte une casquette de contrôleur, un blazer et une cravate, et fait visiter les lieux comme s'il en était le maire. Pour Dione Roach, coréalisatrice du documentaire, l'expression dit tout : en prison, le monde est à l'envers, et la souris peut se montrer plus rusée. Elle l'explique dans un entretien accordé à Feven Merid pour le site Africa Is a Country, publié le 1er octobre 2026.
La prison de New Bell a été construite pour 800 personnes. Elle en accueille aujourd'hui près de 6 000. Les détenus l'appellent la « onzième province » du Cameroun. Elle a ses quartiers, son marché et même ses sans-abri, ces prisonniers qui dorment dans la cour faute de lits et qu'on surnomme la « Maison des pingouins ». Au bout de la visite, La PJ présente « le joyau des joyaux » : le studio d'enregistrement.
Ce studio est le premier installé dans une prison africaine, selon ses fondateurs, Dione Roach et Steve Happi. Il a ouvert en 2018. Dione Roach, Italienne installée au Cameroun depuis 2017, était alors bénévole et animait des ateliers artistiques. Elle découvre en prison des musiciens talentueux et pense d'abord enregistrer un album avec eux. Puis elle se demande : « Pourquoi juste un album ? » Elle propose alors à l'administration pénitentiaire de construire un studio permanent, et le projet est accepté.
C'est là qu'elle rencontre Steve Happi, Camerounais, détenu à New Bell pendant deux ans et déjà producteur et ingénieur du son. Quand son bénévolat prend fin, elle lui confie les clés du studio. À son retour quelques mois plus tard, le lieu est devenu, selon ses mots, un espace « d'extrême créativité ». Les deux associés dirigent aujourd'hui ce label musical à but non lucratif, consacré aux détenus et aux anciens détenus.
Steve Happi n'a jamais vraiment quitté la prison. « Dès le lendemain de ma sortie, j'y étais déjà », raconte-t-il. Il est revenu en homme libre pour continuer à enregistrer avec ses anciens codétenus. Il ne se voit pas comme un cinéaste : « Je veux juste être le réalisateur de la musique. »
Le film a été tourné pendant six ans avec une petite caméra à la main, au plus près des détenus. Il suit trois artistes, en plus de La PJ. Stone a une fille dehors et c'est, selon Dione Roach, le personnage auquel le public s'identifie le plus facilement. Transporter est un « incroyable personnage de filou ». Emperor est « une force de la nature ». Steve Happi le connaît bien : leurs cellules étaient voisines, et il le considère comme son meilleur ami en prison.
Être une femme a aidé la réalisatrice dans cet univers entièrement masculin. Selon elle, cela a permis aux détenus de se sentir autorisés à être plus vulnérables, et beaucoup lui ont confié des choses avant même d'être filmés.
À Tribeca, le documentaire a remporté plusieurs prix, dont celui du meilleur long métrage documentaire. La nouvelle a d'abord ému les détenus. Elle est ensuite devenue virale au Cameroun après un article de la BBC, repris par la presse locale. À New Bell, la réaction a été immédiate : « On a gagné l'Oscar ! »