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Aimé Césaire raconte la naissance d'une conscience africaine
En 1994, dans son bureau de la mairie de Fort-de-France, le père de la Négritude revenait sur sa rencontre décisive avec Léopold Sédar Senghor au lycée Louis-le-Grand, et sur ce que cette amitié lui a révélé de lui-même
 
  • https://www.youtube.com/watch?v=26mrO2NrHtc

(AfriquesPlus) - Dans un entretien accordé en 1994 à Michel Field, dans son bureau de la mairie de Fort-de-France, Aimé Césaire revient sur la genèse intellectuelle de la Négritude et sur l'homme qui a bouleversé son rapport à l'Afrique : Léopold Sédar Senghor. Cet échange, diffusé par la chaîne YouTube Ina, offre un témoignage rare du poète et homme politique martiniquais sur les origines de ce concept qu'il a lui-même forgé.

Face à Michel Field, Césaire décrit d'emblée la Négritude comme un concept « plus radical » et « plus large », porteur d'un devoir de mémoire. Il se souvient du nombre d'Antillais rencontrés en France qui avaient honte de se dire martiniquais ou guadeloupéen, honte plus encore de revendiquer leurs origines africaines, préférant parfois se présenter comme « sud-américains » plutôt que d'assumer leur africanité. C'est précisément cet héritage « négligé », « avili » et « déprécié », explique-t-il, qu'il a choisi de revendiquer. Une manière, selon lui, de rétablir une vérité historique.

Le poète insiste sur le malaise diffus qu'il ressentait, enfant, dans la société martiniquaise et parmi ses camarades de lycée, sans pouvoir nommer précisément sa cause. Il fallut sa rencontre avec Senghor pour qu'il comprenne que ce monde reposait sur de « fausses valeurs », héritées de celles que la classe dominante coloniale avait inventées à l'usage des colonies.

Césaire relate ensuite avec précision les circonstances de sa rencontre avec Senghor, peu après son arrivée en France. Muni d'une lettre de recommandation de son professeur de géographie martiniquais, le jeune Césaire s'inscrit au lycée Louis-le-Grand. En sortant du secrétariat, il croise sous un balcon « un petit homme noir avec une grande blouse grise », la taille ceinte d'une ficelle. L'inconnu l'aborde en souriant et lui demande son nom. Césaire se présente comme venant de la Martinique ; l'autre répond s'appeler Léopold Sédar Senghor et être sénégalais, avant de le prendre dans ses bras et de le déclarer aussitôt son « bizuth ».

De cette rencontre naîtra une proximité durable, au point que certains compatriotes martiniquais reprocheront à Césaire de délaisser ses pairs antillais au profit des Africains. Selon le récit qu'il livre à Michel Field, cette fréquentation assidue de Senghor lui aura permis d'apprendre « la grandeur de l'Afrique » et « la noblesse culturelle » du continent.

C'est là, selon Césaire, le cœur de ce que lui a transmis Senghor. En lui révélant l'Afrique, celui-ci l'a révélé à lui-même et lui a révélé la Martinique. Le poète soutient que la société martiniquaise ne peut être comprise sans référence à ses racines africaines, tout comme la musique, le folklore ou la langue créole de l'île. Il file la comparaison jusqu'au bout : de même qu'on ne saurait comprendre le français sans apprendre le latin ou le grec, on ne saurait comprendre la Martinique sans revenir à l'Afrique.

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