(AfriquesPlus) - Dans une tribune publiée le 3 août 2026 par The Guardian, le professeur d’anthropologie à l’Université d’Oxford Ruben Andersson estime que la crise migratoire survenue à Ceuta, enclave espagnole en Afrique du Nord, révèle moins un échec de la politique migratoire espagnole qu'une instrumentalisation politique dont pourraient profiter les réseaux de passeurs, certains États partenaires de l'Union européenne et les mouvements d'extrême droite.
L'auteur critique les réactions de plusieurs responsables européens et internationaux qui ont rapidement imputé l'afflux de migrants au gouvernement espagnol de Pedro Sánchez. Selon lui, cette lecture occulte les véritables rapports de force géopolitiques à l'œuvre entre l'Espagne, le Maroc et l'Union européenne. Andersson rappelle que la frontière de Ceuta est l'une des plus militarisées d'Europe depuis plusieurs décennies et que, malgré cet arsenal sécuritaire, elle reste vulnérable lorsque la coopération avec Rabat se relâche.
« Ceuta n'est pas le symbole d'une politique migratoire permissive, mais celui de la stratégie sécuritaire européenne la plus poussée. Pourtant, cette militarisation a paradoxalement conduit l'Espagne à dépendre davantage du Maroc, qui sait que le contrôle des flux migratoires constitue un puissant levier diplomatique. Lorsque cette coopération faiblit, la frontière peut rapidement devenir le théâtre d'une crise », rappelle l'auteur.
L'universitaire juge peu crédible l'idée selon laquelle les seuls passeurs seraient responsables des traversées massives. Il souligne que plusieurs éléments, notamment les informations des services de renseignement espagnols et des témoignages recueillis sur place, laissent penser que les autorités marocaines ont temporairement relâché le contrôle de la frontière. Cette situation s'inscrirait dans un contexte diplomatique marqué par les tensions régionales autour du Sahara occidental et par le rapprochement récent entre Madrid et Alger.
Au-delà du cas de Ceuta, Ruben Andersson considère que l'Union européenne s'est placée dans une position de dépendance vis-à-vis de partenaires autoritaires capables d'utiliser les migrations comme un instrument de pression politique. Il rappelle que cette stratégie a déjà été observée par le passé avec d'autres États riverains de l'Europe.
« Plus les dirigeants européens dramatisent chaque épisode migratoire et transforment ces situations en crise existentielle, plus ils renforcent ceux qui utilisent les migrations comme moyen de pression. En accusant publiquement l'Espagne et en alimentant les divisions internes, ils affaiblissent la solidarité européenne et créent les conditions pour que de nouveaux épisodes similaires se reproduisent », estime Andersson.
Pour le chercheur, la réponse européenne devrait privilégier la coopération diplomatique, une gestion apaisée des migrations et une meilleure coordination entre États membres, plutôt qu'une rhétorique sécuritaire qui, selon lui, nourrit à la fois les ambitions des gouvernements cherchant à exercer un chantage migratoire et le discours des partis d'extrême droite.