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Comment le sucre et l'esclavage ont façonné le capitalisme mondial
La primauté occidentale procède d'un projet de domination globale, réorganisation des terres et du travail, destruction de sociétés existantes, instauration de nouvelles hiérarchies raciales, dont les effets structurent encore les inégalités mondiales
 

(AfriquesPlus) - Deux siècles d'histoire économique tiennent parfois en une image : celle d'un homme rédigeant, sur des feuillets de fortune passés à ses visiteurs, une contre-histoire du capitalisme depuis sa cellule de la prison de Rohini, à New Delhi. C'est dans ces conditions que l'économiste indien Prabir Purkayastha a écrit l'essentiel de « The Roots of Capitalism: Slavery and the Sugar Trade ». L'institut de recherche Tricontinental, dans un article du 18 août 2026, publie l'étude.

L'ambition de l'auteur est de renverser un récit qu'il juge dominant dans l'historiographie occidentale, celui d'un capitalisme né de l'innovation technique et de la rationalité scientifique européennes, entre l'âge des Grandes Découvertes et la révolution industrielle du XIXe siècle. Dans sa préface, l'intellectuel indo-américain Vijay Prashad va plus loin, évoquant une forme d'amnésie délibérée des récits impériaux à l'égard de la violence, conquête, esclavage, extraction, qui a rendu possible l'accumulation de richesses en Europe.

L'étude retrace d'abord la trajectoire technique de la canne à sucre, cultivée initialement selon un mode paysan dans le monde arabe avant de devenir, sur les îles méditerranéennes de Sicile, de Chypre et de Crète, le support d'un premier modèle de plantation esclavagiste. Ce modèle migre ensuite vers l'Atlantique, Madère, les Canaries, puis l'île de São Tomé, au large du golfe de Guinée, avant d'être transposé au Brésil sous domination portugaise, puis dans les Caraïbes sous contrôle néerlandais, français et britannique.

L'auteur s'appuie sur les travaux, déjà anciens mais toujours cités, de l'anthropologue américain Sidney Mintz, qui voyait dans la plantation sucrière une organisation économique pleinement moderne. Purkayastha reprend son idée centrale : « il est logique de considérer les plantations comme une synthèse du champ et de l'usine ». Selon lui, ce dispositif reposait sur un calcul économique d'une froideur systématique, les personnes réduites en esclavage y étant traitées comme un capital amortissable, leur exploitation ajustée selon le coût de leur remplacement plutôt que celui de leur survie.

L'étude avance des estimations sensiblement supérieures aux chiffres généralement admis. Selon l'auteur, entre 14 et 20 millions de personnes auraient été arrachées au continent africain au total pour la traite transatlantique, capture, marches forcées et traversée comprises, bien au-delà des 10 millions habituellement recensés, qui ne comptabilisent que les arrivées effectives sur le continent américain.

Sur le plan économique, Purkayastha reprend les travaux de l'historien Stanley Engerman, selon lesquels près de 40 % du capital ayant alimenté l'essor commercial et industriel britannique en 1770 provenait directement des profits tirés de la traite. Il relève également que les importations britanniques de sucre auraient été multipliées par sept entre 1700 et 1800, consolidant la position de la Grande-Bretagne comme centre du commerce sucrier mondial.

Le dernier apport de l'étude consiste à relier ce système productif à la formation des monnaies de réserve internationales. L'auteur retrace comment le real de a ocho espagnol, frappé à partir de l'argent extrait à Potosí, dans l'actuelle Bolivie, par une main-d'œuvre asservie, a circulé comme monnaie d'échange internationale avant de céder la place au florin néerlandais, puis à la livre sterling britannique, chacune de ces transitions correspondant, selon lui, à une prise de contrôle successive sur le commerce du sucre et sur la traite.

L'auteur en conclut que la primauté occidentale ne saurait être attribuée à une avance scientifique ou technologique, mais procède d'un projet de domination globale, réorganisation des terres et du travail, destruction de sociétés existantes, instauration de nouvelles hiérarchies raciales, dont il estime que les effets structurent encore les inégalités mondiales contemporaines.

L'étude complète, assortie d'un important appareil critique, est disponible en libre accès sur le site de Tricontinental.

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