(AfriquesPlus) - Dans un entretien consacré à son nouveau roman Dèy, l’écrivaine haïtiano-américaine Edwidge Danticat revient sur les thèmes qui traversent son œuvre depuis ses débuts, de l’exil à la mémoire familiale, en passant par les violences politiques, le deuil et la recherche d’un chez-soi. L’entretien, réalisé par Ariana Valderrama pour la Chicago Review of Books, explore également la manière dont l’autrice fait entrer dans la fiction les bouleversements vécus par les communautés haïtiennes en Haïti et aux États-Unis.
Publié en août 2026, l’entretien accompagne la parution de Dèy, roman dont le titre signifie « deuil » en créole haïtien. L’histoire se déroule principalement à Miami en 2018 et suit Magnolia, une survivante d’une fusillade de masse confrontée à plusieurs formes de perte. Elle doit également composer avec la séparation d’avec son compagnon et l’inquiétude suscitée par ses parents vieillissants, retournés vivre en Haïti alors que les violences des groupes armés s’intensifient.
Danticat explique que la relation entre les mères et leurs enfants demeure au cœur de son travail en raison de sa propre histoire familiale. Séparée de sa mère pendant huit ans après le départ de celle-ci pour les États-Unis, l’écrivaine a fait de cette expérience une matière littéraire récurrente. Elle s’intéresse particulièrement aux femmes confrontées simultanément à la maternité, au travail, à la migration et aux responsabilités envers leurs propres parents. « En grandissant sans ma mère, je suis devenue obsédée par les mères et la maternité, ainsi que par les choix complexes que les mères doivent parfois faire et par la manière dont ces choix peuvent les affecter, elles et leurs enfants. Je m’intéresse aux mères faillibles, aux mères qui font de leur mieux, aux mères qui doivent faire bien plus que simplement être mères », confie-t-elle.
Dans Dèy, cette réflexion s’élargit à la notion de communauté. Magnolia n’est jamais complètement seule face aux épreuves. Autour d’elle gravitent des proches, des figures maternelles de substitution et une famille qui fonctionne comme un espace de protection. Pour Danticat, cette solidarité constitue une dimension essentielle de nombreuses familles haïtiennes et diasporiques. Elle évoque notamment le souvenir d’une cousine veuve dont les enfants avaient été accueillis par différents membres de la famille après sa mort. « Les personnes qui vous accueillent ne sont peut-être pas parfaites, mais vous savez que vous avez toujours un endroit où aller. Je pense que les gens qui ont profondément le sens de la famille ne voient pas cela comme un choix. Ils savent qu’ils doivent prendre leurs responsabilités », explique l’écrivaine.
Le nouveau roman marque également une évolution dans son écriture. Danticat y mobilise davantage les références contemporaines, la musique populaire, les vêtements et les lieux précis de Miami. Cette évolution est liée à son propre parcours. Elle a vécu plus de vingt ans dans cette ville, notamment dans Little Haiti, avant de retourner à New York. La transformation urbaine de Miami, la gentrification et les effets du changement climatique occupent ainsi une place importante dans le roman.
Le personnage de Magnolia est agent immobilier, ce qui permet à l’autrice d'explorer les mutations sociales de plusieurs quartiers historiquement noirs et haïtiens. Danticat raconte avoir observé directement la transformation de Little Haiti, d’Overtown et de Liberty City, notamment parce que ces quartiers situés en hauteur sont devenus plus attractifs à mesure que les risques climatiques augmentaient. « Les communautés historiquement noires et brunes étaient rapidement gagnées par la gentrification. Magnolia, en tant qu’agente immobilière, m’a permis non seulement de parler de certaines choses que j’avais vues à Miami, mais aussi de traverser différents quartiers à travers son regard », raconte-t-elle.
La violence constitue un autre fil conducteur du livre. Magnolia survit à une fusillade de masse aux États-Unis, tandis que ses parents vivent en Haïti dans un environnement marqué par les groupes armés. Danticat refuse de séparer ces deux réalités. Elle souligne que les Haïtiens de la diaspora sont confrontés à une même question, sous des formes différentes, celle de la circulation des armes et de la violence. « Pour les Haïtiens vivant à Port-au-Prince et dans les environs, la violence armée est désormais quotidienne. Les groupes armés prennent le contrôle des quartiers, massacrent des populations et détruisent des institutions. C’est une conversation permanente pour nous, Haïtiens en Haïti comme dans la diaspora : d’où viennent ces armes, comment arrivent-elles en Haïti, comment les munitions y parviennent-elles et qui fournit ces armes ? »
Le deuil, omniprésent dans le roman, dépasse ainsi la seule expérience individuelle. Les funérailles, les cérémonies collectives et les peintures murales commémoratives deviennent des formes de reconstruction communautaire. Danticat décrit des survivants qui se retrouvent malgré eux intégrés à une communauté de personnes endeuillées. Magnolia hésite à revendiquer cette identité de survivante, mais considère finalement qu’elle a une responsabilité envers ceux dont elle a partagé les derniers instants.
Cette réflexion rejoint la question plus large de l’exil et du rapport au lieu. Pour Danticat, écrire sur les Haïtiens revient régulièrement à interroger la possibilité de construire un foyer lorsque l’on est déplacé ou rejeté. Le titre Dèy renvoie donc autant au chagrin qu’à une condition existentielle. « J’essayais d’explorer la précarité de la vie, particulièrement la précarité de la vie noire et de la vie haïtienne. Et, une fois encore, l’idée du chez-soi : qu’est-ce qu’un foyer lorsque vous n’êtes désiré nulle part ? Comment construire un foyer pour soi-même, y compris en soi-même ? Comment trouver sa communauté ? », explique l’écrivaine.
À travers Magnolia, Danticat poursuit ainsi un travail littéraire commencé avec Breath, Eyes, Memory. Elle voit ses romans comme les différents chapitres d’une histoire familiale et haïtienne plus vaste, allant des figures historiques de la résistance jusqu’aux générations contemporaines de la diaspora. Dèy apparaît alors comme un roman de la transmission, mais aussi de la survie. Face aux violences, aux déplacements et aux pertes, Danticat défend finalement une idée simple : on ne survit jamais complètement seul.