(AfriquesPlus) - Le 24 août 2026, à l'occasion de la rentrée solennelle de Sciences Po Paris, la sociologue Eva Illouz a prononcé une leçon inaugurale qui dépasse largement le cadre académique. Sous couvert de s'adresser aux nouveaux étudiants, elle règle ses comptes avec toute une tradition intellectuelle occidentale, de Zola à Chomsky, en passant par Foucault et Bourdieu. Son diagnostic est sévère : la posture critique, censée démasquer le pouvoir, est devenue elle-même une forme de pouvoir, un pouvoir qui, contrairement à celui de la fortune, ne coûte jamais rien à celui qui l'exerce.
Illouz ouvre son propos par un détour inattendu, celui d'Andrew Carnegie, magnat de l'acier du Gilded Age américain. Dans son Évangile de la richesse publié en 1889, Carnegie théorisait que les grandes fortunes ne sont pas la propriété pleine et entière de ceux qui les détiennent, mais un dépôt géré au nom de la société, un devoir de restitution active, du vivant du riche, plutôt qu'un héritage transmis à sa descendance ou légué après la mort.
Ce détour n'est pas anecdotique. Il pose le cadre de toute la démonstration. Les élites, qu'elles soient économiques ou intellectuelles, ont historiquement construit des théories justifiant leurs privilèges par les devoirs qui les accompagnent : la protection féodale, le mécénat aristocratique, la philanthropie industrielle. Mais Illouz relève aussitôt le piège de ce raisonnement. Proclamer sa responsabilité est aussi, presque toujours, un moyen de légitimer moralement son propre pouvoir. Carnegie ne remettait en cause ni le capitalisme, ni les inégalités ; il se contentait d'habiller la concentration des richesses d'un vernis de vertu. La question qu'elle pose alors est simple et redoutable : les intellectuels, qui forment eux aussi une élite, échappent-ils à ce même mécanisme d'auto-légitimation ?
Elle retrace ensuite la généalogie du mot « intellectuel » lui-même. Le terme naît en 1898, au lendemain du « J'accuse » de Zola et de la pétition des dreyfusards parue dans L'Aurore. Fait révélateur qu'elle souligne avec insistance, c'est un adversaire, le nationaliste Maurice Barrès, qui invente le mot pour désigner avec mépris ces « aristocrates de la pensée » qu'il accuse de trahir la nation au nom d'une vérité abstraite. Ce moment fondateur installe durablement une suspicion, celle de savoir à qui les intellectuels sont réellement loyaux, et classe d'emblée la figure intellectuelle à gauche de l'échiquier politique.
Le débat rebondit une génération plus tard avec Julien Benda, qui retourne l'accusation contre les nationalistes eux-mêmes dans La Trahison des clercs. Selon lui, l'intellectuel véritable doit demeurer un « clerc », gardien désintéressé de vérités transcendantes, étranger aux passions de la cité. Vingt ans plus tard, la Libération inverse ce paradigme. Pour Sartre, c'est au contraire le silence et le détachement qui deviennent suspects de complicité avec l'ordre établi. L'épuration des écrivains collaborationnistes, Brasillach fusillé, Maurras condamné, Céline exilé, soude alors durablement, dans l'imaginaire français, la légitimité intellectuelle à l'engagement de gauche.
Un troisième mouvement, moins souvent commenté, achève de façonner cette figure sociale : la massification universitaire de l'après-guerre, qui multiplie par six le nombre d'étudiants entre 1945 et 1970 et fait émerger, selon le sociologue américain Alvin Gouldner, une nouvelle classe dont le pouvoir ne repose plus sur la propriété mais sur la maîtrise du langage critique.
C'est ici que le texte prend son tour le plus polémique. Illouz définit la critique, au sens kantien, comme le refus de valider une affirmation par la seule autorité ou tradition, un outil, par construction, taillé pour contester tout pouvoir établi. Mais elle rappelle que c'est Karl Marx qui, dans une lettre de 1843 à Arnold Ruge, a donné à cette critique sa forme la plus radicale : une critique impitoyable de tout ce qui existe, délibérément indifférente aux conséquences qu'elle produit.
Or c'est précisément cette indifférence aux résultats concrets qu'Illouz met en accusation, à travers un exemple aussi précis que dérangeant, celui de la fermeture des hôpitaux psychiatriques italiens, initiée dans les années 1970 par le psychiatre Franco Basaglia sous l'influence des critiques de Michel Foucault et Erving Goffman contre l'institution asilaire. Le diagnostic critique, celui de l'asile comme dispositif de contrôle social, était largement fondé. Mais une étude de 2020 a établi un lien entre cette réforme et une hausse significative du taux de suicide, d'autant plus marquée que la fermeture des asiles fut rapide. Une critique peut donc être juste dans son diagnostic, insiste Illouz, tout en produisant des effets profondément injustes dès lors qu'elle refuse de se soucier de sa propre mise en œuvre. C'est exactement la tension que Max Weber, dans Le Savant et le Politique, opposait à l'éthique de la conviction : une éthique de la responsabilité qui, elle, se juge à ses conséquences et non à la seule pureté de ses principes.
Le passage central, et le plus long, de la leçon est consacré à Noam Chomsky, dont Illouz fait à la fois l'hommage et le procès. Elle rappelle d'abord la genèse du geste chomskyen. Linguiste devenu mondialement célèbre dans les années 1950, il convertit dix ans plus tard son autorité scientifique en engagement politique contre la guerre du Vietnam, avec un essai fondateur publié en 1967, The Responsibility of Intellectuals. Chomsky y affirme que les intellectuels occidentaux, du fait même de leurs privilèges, liberté d'expression, accès à l'information, loisir, portent une responsabilité supérieure à celle du citoyen ordinaire.
Illouz reconnaît la force de ce geste, mais en dissèque la structure secrète. Il repose sur trois présupposés jamais interrogés. L'intellectuel s'installe dans une position d'énonciation hors champ, extérieure à l'idéologie qu'il dénonce ; il traite le pouvoir qu'il combat comme un objet lointain, auquel il ne serait lui-même pas mêlé ; et il se croit capable de neutraliser ses propres intérêts. Chomsky, souligne-t-elle avec ironie, tient cette position depuis le MIT, une institution objectivement proche du pouvoir qui le rémunère et garantit sa liberté.
Cette posture en surplomb, selon Illouz, a produit ses propres dérives. Avec Edward Herman, Chomsky a minimisé l'ampleur du génocide perpétré par les Khmers rouges au Cambodge, allant jusqu'à le comparer aux règlements de comptes de l'épuration française de 1944, alors qu'environ un quart de la population cambodgienne, près de deux millions de personnes, périt en moins de quatre ans. Plus tard, en 1980, Chomsky signe une préface controversée au livre du négationniste Robert Faurisson, condamné pour avoir nié l'existence des chambres à gaz. L'historien Pierre Vidal-Naquet lui adressera alors une charge d'une rare violence, qu'Illouz cite pour résumer tout son propos : « Sa position intouchable est celle du monarque… La responsabilité que cet intellectuel se donne lui octroie infiniment plus de pouvoir et de privilèges, pas moins. »
La conclusion de cette section est le point d'orgue du texte. Alors que Carnegie, en distribuant sa fortune, perdait en richesse ce qu'il gagnait en prestige, la posture critique de Chomsky, elle, ne lui coûte jamais rien : elle ne fait qu'accumuler du capital moral, sans jamais s'exposer à la vérification de ses propres effets. Illouz va jusqu'à établir un parallèle inattendu entre cette figure de l'intellectuel intouchable et celle des magnats de la tech contemporains, qui planent eux aussi au-dessus des lois sans jamais rendre de comptes.
La dernière partie de la leçon propose une issue à ce constat. Illouz s'appuie sur une distinction empruntée à Pierre Bourdieu, qui préférait le mot « responsable » à celui d'« engagé » : la responsabilité n'a de sens, dit-elle, que si elle diminue le statut et le pouvoir de celui qui l'exerce, et non l'inverse, que si elle produit de l'inconfort plutôt que de la satisfaction morale.
Elle convoque enfin George Orwell et son essai de 1945 sur le nationalisme, entendu non comme un simple attachement patriotique mais comme une structure mentale, obsessionnelle, instable, indifférente aux faits, capable de s'attacher à n'importe quelle cause, y compris les plus légitimes. Illouz s'attarde longuement sur un exemple qu'elle juge exemplaire. Orwell, tout en étant d'une intransigeance totale envers l'antisémitisme de son époque, refusait au sionisme un traitement de faveur et le rangeait parmi les nationalismes qu'il analysait. Pour Illouz, c'est précisément ce refus de laisser la cause d'un groupe, même légitimement victime, dicter son jugement, qui définit l'intellectuel véritablement responsable, une liberté de penser qui exige, selon elle, deux qualités que l'université enseigne rarement : l'humilité et le courage.
Illouz termine sa leçon par un avertissement direct à ses jeunes auditeurs. À l'ère des réseaux sociaux, chacun est tenté de vouloir « être un Chomsky », d'occuper cette position qui flatte le plus, celle du dénonciateur intouchable. Mais elle rappelle que la critique ne peut prétendre à la responsabilité que si elle accepte, précisément, de renoncer à devenir elle-même un pouvoir absolu.