(AfriquesPlus) – Depuis plusieurs décennies, l'Afrique est souvent décrite comme le terrain de jeu des grandes puissances. Les rivalités entre les États-Unis, la Chine, la Russie, l'Europe ou, plus récemment, les pays du Golfe semblent confirmer cette lecture d'un continent davantage objet que sujet de la géopolitique mondiale.
Pourtant, cette vision est de plus en plus remise en question. Dans un article publié en juillet 2026 dans la revue américaine Current History, la politologue béninoise Folashadé Soulé, spécialiste des relations internationales à l'Université d'Oxford, défend une thèse différente : l'Afrique n'est plus un simple spectateur des mutations géopolitiques. Elle devient progressivement un acteur capable d'influencer le nouvel équilibre mondial.
De l'alignement au non-alignement stratégique
Selon Folashadé Soulé, l'histoire diplomatique de l'Afrique ne peut être comprise sans revenir à l'héritage du mouvement des non-alignés et aux luttes pour un nouvel ordre économique international dans les années 1960 et 1970.
À l'époque déjà, les États africains cherchaient à échapper à la logique des blocs de la Guerre froide tout en revendiquant un contrôle plus important sur leurs ressources naturelles et leur développement économique. Cette aspiration n'a jamais totalement disparu. Elle réapparaît aujourd'hui sous une forme nouvelle, adaptée à un monde devenu multipolaire.
Un continent qui dispose désormais de plusieurs partenaires
L'un des changements majeurs identifiés par la chercheuse est la multiplication des options offertes aux gouvernements africains.
Pendant longtemps, les anciennes puissances occidentales dominaient largement les échanges commerciaux, les investissements et l'aide au développement. Aujourd'hui, la montée en puissance de la Chine, de l'Inde, de la Turquie, des Émirats arabes unis ou encore des BRICS offre aux États africains une capacité de négociation beaucoup plus importante.
Cette diversification réduit progressivement la dépendance envers un seul partenaire et permet aux gouvernements africains de rechercher les meilleures conditions d'investissement, de financement ou de coopération sécuritaire.
Les minerais critiques changent la donne
Cette évolution est renforcée par la transition énergétique mondiale.
Le continent possède une part considérable des réserves mondiales de cobalt, de manganèse, de cuivre, de graphite, de lithium ou encore de terres rares, autant de ressources devenues indispensables à la fabrication des batteries, des véhicules électriques, des semi-conducteurs ou des infrastructures numériques.
Pour Folashadé Soulé, ces ressources offrent à l'Afrique un levier géopolitique inédit. Elles peuvent permettre aux États africains d'exiger des partenariats davantage fondés sur la transformation locale, le transfert de technologies et la création de valeur sur le continent plutôt que sur la simple exportation de matières premières.
Le « soft balancing » africain
L'auteure décrit également une stratégie qu'elle qualifie de « soft balancing », ou équilibrage souple.
Plutôt que de s'aligner durablement sur une puissance, plusieurs pays africains cherchent à entretenir simultanément des relations avec différents partenaires tout en utilisant les organisations internationales, le droit international et les institutions africaines pour défendre leurs intérêts.
Cette approche s'observe aussi bien dans les votes aux Nations unies que dans les négociations commerciales, les discussions climatiques ou les débats sur la réforme des institutions financières internationales.
L'Union africaine, les communautés économiques régionales ou encore les coalitions africaines au sein des organisations multilatérales deviennent ainsi des instruments de cette nouvelle diplomatie.
Une opportunité qui n'est pas garantie
La chercheuse met toutefois en garde contre tout excès d'optimisme.
Le simple fait que les grandes puissances se disputent l'accès aux marchés africains ou aux minerais stratégiques ne garantit pas automatiquement des bénéfices pour les populations.
L'Afrique ne pourra réellement transformer cette conjoncture favorable que si elle renforce ses capacités industrielles, améliore sa gouvernance, développe davantage le commerce intra-africain et parle d'une voix plus unie sur les grands dossiers internationaux.
À défaut, la compétition actuelle risque simplement de remplacer d'anciennes dépendances par de nouvelles.
Une lecture qui interpelle les dirigeants africains
L'analyse de Folashadé Soulé intervient à un moment où les crises internationales se multiplient : guerre en Ukraine, tensions au Moyen-Orient, rivalité sino-américaine, montée des BRICS et remise en cause croissante de l'ordre international issu de l'après-1945.
Dans ce contexte, la question n'est plus seulement de savoir quelle puissance dominera demain, mais si l'Afrique saura utiliser cette recomposition pour défendre ses propres intérêts.
Le véritable enjeu n'est peut-être plus le choix d'un partenaire privilégié, mais la capacité du continent à faire de sa position stratégique, de ses ressources et de son poids démographique les fondements d'une autonomie politique et économique accrue.
À bien des égards, conclut implicitement la chercheuse, le nouvel ordre mondial offre à l'Afrique une occasion rare de passer du statut d'objet de la géopolitique à celui d'acteur à part entière. Encore faut-il que les dirigeants africains sachent saisir cette opportunité avant qu'elle ne se referme.