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Le paradoxe des transferts de la diaspora
Les transferts d’argent des migrants sont devenus une source majeure de stabilité économique pour de nombreux pays en développement. Mais tout cela repose sur une dépendance à l’égard des marchés du travail et des politiques migratoires des pays d’accueil
 

(AfriquesPlus) - Les transferts d’argent envoyés par les migrants sont devenus une source majeure de stabilité économique pour de nombreux pays en développement, au point de dépasser certaines formes traditionnelles de financement extérieur. Dans une analyse publiée le 12 août 2026 par l’Atlas Institute for International Affairs, le chercheur et analyste des risques politiques Pierce Leslie montre toutefois que cette apparente solidité repose sur une dépendance à l’égard des marchés du travail et des politiques migratoires des pays d’accueil.

Selon l’auteur, les pays à revenu faible ou intermédiaire ont reçu environ 685 milliards de dollars de transferts officiellement enregistrés en 2024, soit davantage que les investissements directs étrangers et l’aide publique au développement réunis. Ces flux ont progressé de 4,6 % sur un an, alors que les investissements directs étrangers ont connu une tendance beaucoup moins favorable. Pour de nombreuses économies, les envois de fonds constituent ainsi un mécanisme de protection contre les chocs extérieurs, notamment les fluctuations monétaires, les crises des matières premières ou les ralentissements économiques.

Pierce Leslie souligne cependant que la stabilité de ces ressources ne doit pas être confondue avec leur indépendance. Les transferts dépendent directement de la situation économique des pays où travaillent les migrants. « La source des transferts est aussi importante que leur destination, puisque les États-Unis, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis représentent une part importante des sorties mondiales de fonds. Ainsi, lorsque les prix du pétrole ou le secteur américain de la construction ralentissent, les effets se propagent immédiatement le long de ces corridors », écrit-il.

Cette concentration géographique constitue l’une des principales fragilités du système. Les économies qui dépendent fortement de leur diaspora peuvent être affectées par une récession dans un pays d’accueil, une baisse de l’emploi, un durcissement des règles migratoires ou encore une restriction de l’accès des travailleurs étrangers à certains secteurs. Les pays du Golfe jouent notamment un rôle déterminant dans les transferts destinés à plusieurs grandes économies asiatiques, tandis que les États-Unis constituent un marché essentiel pour les flux vers le Mexique et l’Amérique centrale.

Certaines économies sont particulièrement exposées. Au Tadjikistan, les transferts représentent environ 45 % du PIB, tandis qu’ils atteignent près de 38 % aux Tonga, selon les données citées par l’analyse. Dans ces pays, l’argent envoyé par les migrants ne constitue donc plus seulement un soutien aux ménages : il devient une composante essentielle de l’équilibre macroéconomique.

L’Inde arrive en tête des pays bénéficiaires, avec environ 129 milliards de dollars, devant le Mexique, avec 68 milliards, la Chine avec 48 milliards, les Philippines avec 40 milliards et le Pakistan avec 33 milliards. Ces chiffres montrent que le phénomène ne concerne pas uniquement les petites économies très dépendantes de l’émigration. Il touche également de grandes puissances démographiques dont les diasporas constituent une importante source de revenus extérieurs.

L’auteur insiste néanmoins sur une contradiction. Les transferts sont des fonds privés, envoyés principalement pour soutenir les familles, mais leurs effets peuvent être publics et macroéconomiques. Une diminution brutale des flux peut peser sur les comptes courants, les réserves de change et la capacité des États à absorber les chocs.

« Le risque politique est évident : les transferts sont de l’argent privé, mais ils contribuent à soutenir la stabilité publique. Toute diminution des entrées peut exercer une pression sur les comptes courants et les équilibres extérieurs, particulièrement dans les économies fortement dépendantes, où une contraction peut produire des effets macroéconomiques considérables », observe Pierce Leslie.

Cette vulnérabilité est d’autant plus importante que les économies bénéficiaires n'ont pas toutes la même capacité à transformer les transferts en investissement. Lorsqu'ils servent principalement à financer la consommation quotidienne, leur impact sur la croissance à long terme demeure limité. À l'inverse, les pays qui parviennent à orienter une partie de ces ressources vers l’investissement productif peuvent transformer la diaspora en véritable levier de développement.

L’analyste préconise ainsi de ne pas considérer les transferts comme une ressource acquise durablement. Les gouvernements devraient notamment favoriser des mécanismes permettant de canaliser une partie de ces fonds vers l’investissement, notamment à travers les obligations destinées à la diaspora ou les dispositifs d’épargne assortis d’un abondement.

La situation des pays d’accueil constitue également un indicateur à surveiller. Les chiffres de l’emploi aux États-Unis, l’activité dans les services et la construction dans les pays du Golfe, mais aussi les nouvelles politiques relatives aux visas et au travail des étrangers peuvent fournir des indications précoces sur l’évolution future des transferts.

« Les pays qui ont diversifié leurs sources de transferts ou investi les ressources de la diaspora dans des actifs productifs peuvent transformer ces flux en capital de croissance à long terme. À l’inverse, ceux qui utilisent les transferts comme une béquille budgétaire sans constituer de réserves ni diversifier leur économie restent exposés à des chocs fiscaux plus brutaux et à une vulnérabilité accrue », estime l’auteur.

L’analyse invite donc à regarder les transferts de la diaspora au-delà de leur volume. Leur progression témoigne de la capacité des migrants à soutenir les économies d’origine, mais elle révèle simultanément une dépendance à des décisions prises à l’extérieur : politique migratoire, état du marché du travail, croissance économique et situation géopolitique des pays d’accueil.

Pour Pierce Leslie, l’enjeu des prochaines années sera ainsi de passer d'une logique de dépendance à une logique de transformation. Les transferts peuvent contribuer à financer la consommation, stabiliser les devises et soutenir les ménages, mais ils peuvent aussi devenir un instrument d’investissement et de développement s’ils sont accompagnés de politiques publiques adaptées.

L’auteur recommande enfin de suivre plusieurs signaux : l’évolution trimestrielle des transferts, les données des banques centrales, les réserves de change et les comptes courants des pays bénéficiaires, mais également les indicateurs économiques des principaux pays d’accueil. Une dégradation simultanée de ces différents indicateurs pourrait annoncer que le rôle stabilisateur de la diaspora commence à s’affaiblir.

L’analyse de l’Atlas Institute for International Affairs, qui s’appuie notamment sur des données de la Banque mondiale, aboutit ainsi à un constat nuancé. Les transferts sont devenus une véritable ligne de défense pour de nombreuses économies en développement, mais cette protection demeure conditionnée par la santé économique et les politiques des pays où vivent les migrants. La diaspora constitue donc une force financière considérable, mais sa contribution ne peut être durablement sécurisée sans diversification économique et investissement productif.

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