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Vingt ans après, l’Afrique est-elle toujours victime du «colonialisme des déchets» ?
Le 19 août 2006, Abidjan était frappée par l’une des plus graves catastrophes environnementales de son histoire récente. Le navire Probo Koala, affrété par le groupe Trafigura, avait acheminé dans la capitale économique ivoirienne des déchets toxiques
 

Vingt ans après le déversement à Abidjan de plus de 500 tonnes de déchets toxiques du Probo Koala, le traumatisme reste profondément ancré dans les mémoires. Entre victimes toujours en attente d’une réparation complète, pollution transfrontalière et exportation de déchets électroniques, plastiques et textiles, le scandale ivoirien relance une question majeure : l’Afrique est-elle encore considérée comme la poubelle du monde ?

Le 19 août 2006, Abidjan était frappée par l’une des plus graves catastrophes environnementales de son histoire récente. Le navire Probo Koala, affrété par le groupe Trafigura, avait acheminé dans la capitale économique ivoirienne des déchets toxiques qui furent ensuite déversés sur plusieurs sites, notamment dans la commune de Cocody. Au total, 18 sites furent concernés.

Les conséquences humaines furent dramatiques. Le bilan officiel fait état de 17 morts et de dizaines de milliers de personnes intoxiquées. Parmi les victimes figurent des habitants qui, à l’époque, ignoraient totalement la dangerosité des substances déversées à proximité de leurs habitations.

À Akouédo, village Ebrié situé à Cocody, le souvenir de cette nuit demeure particulièrement douloureux. William Akessé, qui avait 26 ans au moment des faits et qui est aujourd’hui porte-parole du chef du village, raconte comment sa famille fut directement frappée par le drame. Sa femme venait de subir une césarienne lorsqu’elle fut exposée aux émanations toxiques. Leur nouveau-né n’a pas survécu.

Un drame sanitaire aux conséquences toujours présentes

Au-delà du bilan officiel, le scandale du Probo Koala a laissé des séquelles profondes chez les populations touchées. L’odeur insupportable, les malaises, les problèmes respiratoires et les intoxications ont marqué durablement les habitants des quartiers concernés.

En 2007, l’État ivoirien et Trafigura ont conclu un accord à l’amiable prévoyant le versement de 152 millions d’euros pour contribuer au nettoyage des sites et à l’indemnisation des victimes. En contrepartie, les poursuites engagées contre l’entreprise en Côte d’Ivoire furent abandonnées.

Vingt ans plus tard, cet accord reste fortement contesté par les associations de victimes. Celles-ci estiment notamment que l’État ivoirien a, en acceptant cet arrangement, considérablement réduit leurs possibilités de poursuivre directement Trafigura devant les juridictions nationales.

Les victimes ont alors multiplié les procédures à l’étranger. Aux Pays-Bas, Trafigura a finalement été condamnée en cassation à indemniser les victimes. Plus récemment, en 2023, la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples a considéré comme insuffisant le dispositif d’indemnisation mis en place par la Côte d’Ivoire et a ordonné la création d’un fonds destiné à réparer les préjudices.

Mais ce fonds reste, selon les victimes, toujours attendu.

Des sites officiellement assainis, mais une question demeure

Les autorités ivoiriennes affirment que l’ensemble des sites contaminés avait été totalement assaini depuis 2015. Cette position officielle ne met cependant pas fin aux interrogations des victimes et des associations.

Car au-delà de la dépollution physique des sites, demeure la question de la réparation des préjudices humains et sociaux. Comment compenser une famille qui a perdu un proche ? Comment réparer les conséquences sanitaires d'une exposition à des substances toxiques ? Et surtout, comment empêcher qu’un tel drame ne se reproduise ?

C’est précisément sur cette dernière question que le scandale du Probo Koala conserve une portée internationale.

Le « colonialisme des déchets », une réalité qui persiste

Pour plusieurs organisations de défense de l’environnement, le problème ne s’est pas arrêté avec le scandale ivoirien. Le terme de « colonialisme des déchets » est désormais utilisé pour dénoncer une forme d’inégalité environnementale : les pays riches produisent une grande quantité de déchets, tandis que les pays plus pauvres en supportent souvent les conséquences.

Le mécanisme économique est simple : traiter certains déchets en Europe peut coûter très cher. Les exporter vers des pays disposant d’une main-d’œuvre moins coûteuse et de réglementations parfois moins contraignantes permet de réduire considérablement la facture.

Le cas du Probo Koala illustre particulièrement bien cette logique. Selon les données citées par Amnesty International, le traitement des déchets aux Pays-Bas aurait coûté environ 620 000 dollars, alors qu’une solution proposée en Côte d’Ivoire ne représentait qu’environ 17 000 dollars.

Cette différence de coût constitue l’un des éléments centraux du scandale : ce qui était économiquement avantageux pour les opérateurs s’est transformé en catastrophe sanitaire pour les populations ivoiriennes.

En mai dernier, la Global Alliance for Incinerator Alternatives (GAIA) et Break Free From Plastic (BFFP) dénonçaient encore cette situation, estimant que les communautés vulnérables et les travailleurs du secteur informel des déchets supportent une pollution dont ils ne sont pas responsables.

De l’amiante et des produits toxiques aux déchets électroniques et textiles

Le phénomène a toutefois évolué. Aujourd’hui, les déchets exportés vers l’Afrique ne sont pas uniquement constitués de produits chimiques ou de substances toxiques.

Trois catégories sont particulièrement préoccupantes : les déchets électroniques, les déchets textiles et les déchets plastiques.

Le continent africain est notamment devenu une destination importante pour les vêtements de seconde main. Une partie de ces vêtements constitue une ressource économique pour les populations locales et alimente d’importants marchés de friperie.

Mais tous les vêtements importés ne sont pas réutilisables.

Au Kenya, Greenpeace estime ainsi que 30 à 40 % des vêtements d’occasion importés en 2019 n’avaient aucune valeur, parce qu’ils étaient trop abîmés, tachés ou inadaptés au contexte local. Une partie finit donc dans les rues, les décharges ou les sites d’enfouissement, contribuant à l’accumulation des déchets et à la pollution des sols et des eaux.

Le paradoxe est donc évident : derrière le discours sur le recyclage et la seconde main peut parfois se cacher une exportation de déchets difficilement valorisables.

L’Afrique face à l’interdiction européenne des exportations de plastique

Face aux critiques croissantes, l’Union européenne a décidé de renforcer son dispositif réglementaire. Une nouvelle réglementation adoptée en 2024 prévoit qu’à partir du 21 novembre 2026, les pays de l’UE ne pourront plus exporter leurs déchets plastiques vers les pays qui ne sont pas membres de l’OCDE, sauf dérogation.

Cette dérogation ne sera pas automatique. Les pays souhaitant continuer à recevoir certains déchets devront démontrer qu’ils disposent des capacités nécessaires pour les traiter dans des conditions respectueuses de l’environnement.

Plusieurs pays africains cherchent déjà à se positionner dans ce nouveau cadre. L’Égypte, l’île Maurice, le Maroc, le Niger, la Tunisie et le Togo figurent parmi les pays candidats à une dérogation.

Cette évolution pourrait constituer une avancée importante. Mais elle pose également une question fondamentale : l’Afrique doit-elle continuer à accepter des déchets produits ailleurs au nom des opportunités économiques liées au recyclage ?

Vingt ans après, les leçons du Probo Koala restent d’actualité

Le scandale du Probo Koala dépasse désormais largement le cadre de la Côte d’Ivoire. Il est devenu le symbole d’un système mondial dans lequel les coûts environnementaux sont souvent transférés vers les populations les plus vulnérables.

L’affaire montre surtout qu’une réglementation insuffisante, combinée à des intérêts économiques puissants et à des capacités limitées de contrôle, peut avoir des conséquences humaines considérables.

Vingt ans après, la Côte d’Ivoire a officiellement assaini les sites contaminés. Mais pour les victimes, la page n’est pas tournée. Elles attendent toujours une réparation qu’elles considèrent comme pleinement satisfaisante.

Surtout, le problème a changé de forme. Les déchets toxiques du Probo Koala ont laissé place à des flux massifs de plastiques, de vêtements usagés et d’équipements électroniques. Le risque n’est donc plus seulement celui d’un navire transportant clandestinement des produits dangereux, mais celui d’un système mondial de production et de consommation qui déplace une partie de ses déchets vers les régions les moins capables de les absorber.

Le véritable héritage du Probo Koala réside peut-être là : rappeler que la justice environnementale ne peut être dissociée de la justice économique. Tant que le traitement des déchets restera beaucoup plus coûteux dans les pays qui les produisent que leur exportation vers les pays vulnérables, le risque d’un nouveau scandale demeurera.

Vingt ans après Abidjan, la question n’est donc plus seulement de savoir si l’Afrique est encore la poubelle du monde. Elle est de savoir si la communauté internationale est enfin prête à faire respecter un principe simple : celui qui produit les déchets doit aussi assumer pleinement le coût de leur traitement.

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