(AfriquesPlus) - Célébré ces jours-ci à Paris comme à Dakar, le premier Congrès des écrivains et artistes noirs a marqué l'histoire de la pensée panafricaine. Pour le professeur Romuald Fonkoua, la question de la prise de parole reste entière.
Le 19 septembre 1956, l'université de la Sorbonne, à Paris, accueillait un événement sans équivalent. En pleine guerre froide, alors que l'Afrique était encore colonisée, des dizaines d'intellectuels et d'artistes noirs se retrouvaient pour débattre et penser ensemble. Il y avait là des Africains comme Léopold Sédar Senghor, des Caribéens comme Aimé Césaire et Jacques Stéphen Alexis, et l'Américain Richard Wright. Le Congrès attirait aussi de nombreux étudiants africains installés dans la capitale.
C'est ce que rappelle le Journal Afrique de TV5 Monde dans un sujet consacré à l'héritage de ce rendez-vous, avec comme invité, Romuald Fonkoua, professeur de littérature francophone à Sorbonne Université.
L'idée revient à l'écrivain sénégalais Alioune Diop, qui avait fondé neuf ans plus tôt la revue Présence africaine, devenue depuis une maison d'édition. Un témoin cité dans le reportage de TV5 Monde salue en lui un fédérateur capable de rassembler « des blancs, des noirs, des jaunes », pour qui la culture comptait par-dessus tout et « l'Afrique ne faisait qu'un ».
Les organisateurs poursuivaient un triple but : rendre sa visibilité à l'homme noir, prouver l'apport du continent et de ses diasporas au patrimoine humain, et répondre à la crise des cultures noires, abîmées par le racisme et le colonialisme.
Un monde noir loin d'être lisse
Le rassemblement n'avait rien d'uniforme. Le réalisateur Bob Swaim, auteur du documentaire Lumière noire (2006), cité par TV5 Monde, rappelle que les délégués comptaient des croyants et des athées, des chrétiens et des musulmans, des libéraux et des communistes. Selon le reportage, le visage du monde noir était « loin d'être aussi lisse qu'on aurait pu le penser ».
Les histoires elles-mêmes divergeaient. Africains, Afro-Américains et Caribéens se connaissaient peu. Les premiers, colonisés mais jamais esclaves, n'avaient pas le même vécu que les seconds. Un malentendu s'est installé dès le premier jour, avant qu'un fond de culture commune ne rapproche les participants au bout de trois jours.
Le Congrès a aussi reçu le soutien d'intellectuels français comme Jean-Paul Sartre et André Gide, déjà engagés auprès de Présence africaine. Les deux hommes ont assisté aux trois journées sans prendre la parole.
Sur le plateau du Journal Afrique, Romuald Fonkoua situe l'origine de l'idée dans les congrès panafricains qui se sont tenus de 1900 à 1945, à Londres, à Lisbonne et, dans les années 1920, à Paris. Il y ajoute le moment déclencheur de 1955, la conférence de Bandung, en Indonésie, où des peuples refusant l'alignement sur l'un des deux blocs issus de la guerre ont posé le cadre d'un « troisième bloc », le tiers-monde.
C'est de ce modèle qu'Alioune Diop serait parti pour imaginer l'équivalent dans la culture. Le professeur récuse toutefois toute lecture étroitement francophone. Selon lui, si le Congrès s'est tenu à Paris, à la Sorbonne, il était déjà panafricain, ses participants venant de tous les pays colonisés par les empires espagnol, anglais, français ou allemand.
L'universitaire insiste sur le vocabulaire de l'époque. Le terme « afrodescendant », aujourd'hui courant, n'avait cours ni dans les esprits ni dans les textes de 1956. Le mot qui rassemblait alors était « noir », un mot qui peut paraître plus rude aujourd'hui. Pour Romuald Fonkoua, il ne renvoyait pas tant à la couleur qu'à une histoire : celle d'une appartenance à l'Afrique noire, origine de tous ceux qui ont souffert dans leur chair pendant près de cinq siècles, dans une histoire de soumission et de dépendance, quelle que soit la langue qu'ils parlent.
« Un combat permanent »
Cette conscience, estime-t-il, est toujours vivante. Les jeunes qui se réclament aujourd'hui afrodescendants expriment la même conscience d'une histoire commune et d'une souffrance vécue hier comme aujourd'hui. « Si ce n'était pas ancré, ils n'en parleraient pas », résume-t-il.
Interrogé sur le chemin parcouru, le professeur ne se contente pas d'un bilan flatteur. La voix noire, dit-il, n'a pas trouvé sa place et « doit encore la conquérir ». Il parle d'un combat permanent, celui de la visibilité, selon la formule consacrée, mais surtout d'une prise de parole. Les enjeux de reconnaissance, ajoute-t-il, sont à la fois politiques et éducatifs.
Il relève enfin un paradoxe qu'il connaît de près : la commémoration des 70 ans de Présence africaine se tient dans l'établissement où il enseigne, la Sorbonne, qui a accueilli il y a à peine quatre ans un grand colloque sur la déconstruction, visant à remettre en cause l'héritage colonial de ce que l'on célébrait en 1956.
Les commémorations se poursuivent. À Paris, un colloque s'est tenu le 18 septembre à la Sorbonne pour interroger l'héritage du Congrès, en marge d'une exposition consacrée à sa mémoire. À Dakar, un congrès anniversaire se déroule du 19 au 22 septembre au Musée des Civilisations noires, à l'initiative de Présence africaine, avec les héritages de 1956, la crise culturelle actuelle et les défis du numérique et de l'intelligence artificielle au programme.