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Tanzanie, l’héritage ambivalent de l’Ujamaa
Le système imaginé par Julius Nyerere a contribué à forger une identité nationale forte et à contenir les rivalités ethniques, mais il a aussi installé une culture politique centralisée dont les effets se font encore sentir dans le fonctionnement du pays
 

(AfriquesPlus) - Près de trois décennies après l’abandon officiel du socialisme, la Tanzanie continue de vivre avec les contradictions héritées de l’Ujamaa. Le système imaginé par Julius Nyerere a contribué à forger une identité nationale forte et à contenir les rivalités ethniques, mais il a aussi installé une culture politique centralisée dont les effets se font encore sentir dans le fonctionnement démocratique du pays.

Dans une analyse publiée le 24 août 2026 par la Georgetown Journal of International Affairs, le politologue tanzanien Alexander Makulilo, professeur de science politique à l’Université de Dar es Salaam et titulaire de la chaire Julius Nyerere d’études panafricaines, se penche sur cette contradiction. Son constat est clair. La cohésion nationale construite sous l’Ujamaa s’est accompagnée d’une concentration du pouvoir qui a longtemps limité le pluralisme politique et l’autonomie des institutions.

Né dans les années 1950 et institutionnalisé avec la Déclaration d’Arusha de 1967, l’Ujamaa reposait sur l’égalité, la solidarité, l’autosuffisance et la propriété collective. Pour Nyerere, il s’agissait notamment de construire une nation capable de dépasser les divisions héritées de la colonisation. L’abolition des chefferies traditionnelles et la promotion d’une identité nationale commune ont ainsi contribué à limiter le poids politique des appartenances ethniques dans un pays qui compte environ 120 groupes.

Cette politique a longtemps distingué la Tanzanie de plusieurs pays voisins où les identités ethniques ont fortement structuré la compétition politique. Mais cette réussite avait son revers. Selon Makulilo, « le projet de l’Ujamaa a réussi à forger une cohésion nationale et à limiter la fragmentation ethnique, mais il l’a fait à travers un ordre politique fortement centralisé qui a laissé peu de place au pluralisme, à l’autonomie locale et à la contestation ouverte ».

La concentration du pouvoir s’est progressivement institutionnalisée. Après l’indépendance, le système politique s’est transformé en régime à parti unique. En 1965, le Tanganyika African National Union, devenu ensuite le Chama Cha Mapinduzi, s’impose comme l’organisation politique dominante. Les syndicats, les organisations de la société civile et les structures coopératives perdent progressivement leur autonomie. La réforme constitutionnelle de 1975 renforce encore la prééminence du parti.

L’expérience de la villagisation illustre également cette dimension autoritaire. Présentée comme un moyen de moderniser l’agriculture et de renforcer la solidarité collective, elle a parfois été imposée par la contrainte. Cette politique a certes contribué à mélanger différentes populations, mais elle a aussi montré les limites d’un modèle de développement reposant sur une forte intervention de l’État.

Makulilo insiste ainsi sur une contradiction fondamentale de l’expérience tanzanienne. « L’Ujamaa incarnait des contradictions durables entre unité nationale, constitutionnalisme et démocratie : il a construit l’unité nationale en réprimant la fragmentation ethnique, mais par une centralisation coercitive ; il promettait l’égalité, mais reposait sur des mécanismes autoritaires tels que le parti unique et la villagisation forcée ; il assurait la stabilité tout en réduisant la participation démocratique et en affaiblissant les institutions pluralistes. »

L’abandon progressif du socialisme, puis le retour au multipartisme en 1992, n’ont pas complètement rompu avec cette architecture politique. Les élections pluralistes ont réintroduit la compétition, mais dans un cadre institutionnel largement hérité de l’époque du parti unique. Le processus démocratique est resté largement contrôlé par les structures dominantes, tandis que les demandes en faveur d'une nouvelle Constitution se sont multipliées.

Cette ouverture politique a également fait réapparaître des identités qui avaient été contenues pendant plusieurs décennies. À mesure que la compétition électorale s’intensifiait, certains responsables politiques ont commencé à mobiliser les appartenances régionales, ethniques ou territoriales. Pour l’auteur, le retour de ces logiques identitaires ne constitue donc pas nécessairement un phénomène nouveau, mais plutôt la réapparition de différences longtemps contenues par l’État.

Le paradoxe est alors particulièrement fort. Les institutions qui ont contribué à empêcher la fragmentation de la société tanzanienne ont également limité le développement d’une culture pluraliste. La démocratisation a donc dû s'effectuer sur les fondations d'un système conçu à l'origine pour éviter précisément la compétition politique ouverte.

La question constitutionnelle devient dès lors centrale. Une première tentative de réforme engagée en 2011 a abouti à un projet constitutionnel en 2014, mais le processus a été interrompu. Makulilo estime que la Tanzanie doit désormais reprendre cette démarche en associant davantage la société civile, les partis d’opposition, les groupes marginalisés et les citoyens.

« Une nouvelle Constitution devrait permettre des réformes juridiques substantielles pour protéger les droits, garantir l’intégrité des élections et consolider l’État de droit comme fondement de la gouvernance démocratique », écrit-il, en défendant une procédure réellement participative plutôt qu'une réforme conduite exclusivement par les élites politiques.

L’auteur plaide également pour une politique ambitieuse d’éducation civique afin de rompre avec les réflexes politiques hérités du parti unique. Les citoyens doivent mieux connaître leurs droits, leurs responsabilités et les mécanismes institutionnels permettant de demander des comptes au pouvoir. Le dialogue entre les partis constitue, selon lui, un autre élément indispensable pour éviter que les conflits électoraux ne se transforment en crises politiques.

Pour Makulilo, l’enjeu n’est toutefois pas de rejeter l’héritage de Nyerere. Il s’agit plutôt de distinguer ce qui a permis à la Tanzanie de construire une identité nationale relativement solide de ce qui a limité son évolution démocratique. L’égalité, la cohésion sociale et la solidarité peuvent ainsi être conservées comme références politiques, sans maintenir les mécanismes de centralisation qui les ont historiquement accompagnées.

La question posée par l’analyse est finalement celle de la capacité de la Tanzanie à transformer son héritage politique plutôt qu’à simplement le conserver ou le rejeter. L’Ujamaa a contribué à construire une nation relativement unie, mais la démocratie exige désormais d’élargir les espaces de participation et de renforcer les contre-pouvoirs.

La conclusion d’Alexander Makulilo tient en une orientation simple : la Tanzanie doit achever sa transition institutionnelle. Une réforme constitutionnelle inclusive, une véritable éducation civique et un dialogue renforcé entre les partis pourraient permettre de préserver la cohésion nationale tout en donnant davantage de place au pluralisme, à la participation citoyenne et au contrôle démocratique du pouvoir.

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