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Union africaine : pourquoi l’Afrique peine-t-elle encore à construire sa propre paix ?
Entre crise du leadership, institutions fragiles, manque de moyens et faible implication des populations, l’architecture africaine de paix et de sécurité semble aujourd’hui à bout de souffle.
 
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(AfriquesPlus) Entre crise du leadership, institutions fragiles, manque de moyens et faible implication des populations, l’architecture africaine de paix et de sécurité semble aujourd’hui à bout de souffle. Deux experts réunis depuis Addis-Abeba appellent à une profonde refonte du système et à une plus grande implication de la société civile.

La question est devenue incontournable : l’Union africaine (UA) est-elle encore capable de répondre efficacement aux crises qui secouent le continent ? C’est autour de cette interrogation que s’est articulé le débat consacré aux défis de la paix et de la sécurité en Afrique, avec la participation de Paul Simon Andy, représentant de l’Institut d’études de sécurité auprès de l’Union africaine, et de Ibrahim Akan, spécialiste des relations internationales et des questions géopolitiques.

Dès l’ouverture des échanges, un constat s’impose : la conflictualité s’est fortement aggravée en Afrique au cours de la dernière décennie, avec une multiplication des conflits violents et des victimes. Or, l’architecture africaine de paix et de sécurité, mise en place depuis la création de l’Union africaine, semble de plus en plus difficile à adapter à cette nouvelle réalité. 

Une architecture de paix confrontée à ses propres limites

Selon les intervenants, le problème ne réside pas uniquement dans les capacités de l’Union africaine, mais surtout dans son fonctionnement institutionnel. L’UA demeure une organisation intergouvernementale dont les États membres constituent le véritable moteur. Elle ne peut donc agir qu’à la mesure de ce que ses membres sont prêts à lui permettre de faire.

Pour Ibrahim Akan, la qualité du leadership joue également un rôle déterminant. Une organisation dotée d’une administration faible ne peut exercer pleinement son influence. Les personnalités qui dirigent la Commission de l’UA peuvent, par leur capacité d’initiative et leur autorité politique, contribuer à faire avancer certains dossiers ou, au contraire, laisser l’organisation s’enliser. 

Le débat met ainsi en lumière une crise du leadership à l’échelle continentale et régionale. L’Afrique de l’Ouest en constitue une illustration particulièrement forte. Le Nigeria, longtemps considéré comme le principal moteur politique, économique et militaire de la région, n’exercerait plus le même leadership qu’auparavant. Cette perte de cohérence régionale complique davantage la prévention et la résolution des crises.

Les intervenants rappellent notamment qu’à certaines périodes, le poids politique de pays comme le Nigeria permettait de faire respecter les principes de l’UA et de la CEDEAO. Aujourd’hui, cette capacité d’impulsion apparaît beaucoup plus incertaine.

Le problème n’est pas seulement financier : il est institutionnel

L’une des idées fortes du débat est que l’argent ne suffit pas à résoudre les difficultés de l’Union africaine.

Paul Simon Andy estime que le problème fondamental est avant tout institutionnel. Injecter davantage de ressources dans une organisation dont les mécanismes de décision et de fonctionnement demeurent insuffisamment efficaces ne permettrait pas nécessairement d’obtenir de meilleurs résultats.

Il plaide donc pour une réforme profonde de l’UA, alors que le processus engagé depuis plusieurs années tarde à produire les résultats attendus. Une formule particulièrement révélatrice résume cette situation : « la réforme a besoin d’être réformée elle-même ». 

L’enjeu est de définir clairement ce que doit être l’Union africaine au XXIᵉ siècle et quelle organisation doit accompagner la mise en œuvre de l’Agenda 2063. Pour les experts, la réforme doit donc porter sur la vision, les missions, les mécanismes de décision et la capacité opérationnelle de l’institution.

Des crises qui ont profondément changé de nature

Autre constat majeur : les conflits africains d’aujourd’hui ne ressemblent plus à ceux des années 1990.

L’architecture de paix et de sécurité avait été conçue principalement dans un contexte marqué par les guerres civiles opposant des États à des mouvements rebelles relativement identifiables.

La situation actuelle est beaucoup plus complexe. Les groupes armés sont souvent transfrontaliers, les acteurs se multiplient et les motivations deviennent parfois difficiles à identifier. Certains mouvements ne cherchent même plus nécessairement à conquérir le pouvoir politique. Ils peuvent être liés au banditisme, au crime organisé, à l’exploitation de ressources ou à des réseaux utilisant des méthodes terroristes.

Cette conflictualité diffuse, plus durable et plus difficile à négocier, remet directement en question les instruments élaborés il y a une vingtaine d’années. 

Sahel, RDC, Soudan : l’architecture africaine prise au piège

Les limites du système apparaissent particulièrement dans les crises du Sahel.

Les États du Sahel ayant quitté la CEDEAO, un vide institutionnel s’est créé entre ces pays et l’Union africaine. Or, le principe de subsidiarité prévoit généralement que la réponse à une crise passe d’abord par le niveau national, puis sous-régional, avant d’atteindre le niveau continental.

Cette situation montre les difficultés d’un système dans lequel les frontières institutionnelles ne correspondent plus toujours à la réalité des crises.

La République démocratique du Congo constitue un autre exemple particulièrement révélateur. Le pays appartient à plusieurs ensembles régionaux, notamment la SADC, la Communauté d’Afrique de l’Est et la Communauté économique des États de l’Afrique centrale. Pour les intervenants, cette superposition rend extrêmement difficile la coordination d’une réponse commune à une même crise.

Le problème dépasse donc la seule question de la volonté politique : l’architecture elle-même devient parfois inadaptée à la géographie politique réelle du continent.

La subsidiarité, une clé… mais aussi une source de blocages

Le débat accorde une place importante au principe de subsidiarité, qui constitue l’un des fondements de l’architecture africaine de paix et de sécurité.

L’Afrique fonctionne sur trois niveaux : l’État, la communauté économique régionale et l’Union africaine. Cette organisation permet théoriquement de répondre aux crises au niveau le plus proche avant de faire intervenir l’échelon supérieur.

Mais dans la pratique, les compétences se chevauchent et les arbitrages entre les différents niveaux peuvent provoquer des lenteurs et des rivalités. Les communautés économiques régionales elles-mêmes se superposent parfois, certains États appartenant à plusieurs organisations. 

L’UA et les communautés économiques régionales ont engagé un travail de clarification de leurs compétences et de coordination de leurs actions. Mais ce processus reste inachevé. Or, cette coordination entre les niveaux régional et continental est présentée comme **l’une des conditions essentielles du succès de l’architecture africaine de paix et de sécurité. 

Le paradoxe du financement : beaucoup de responsabilités, peu de ressources

Si les experts refusent de réduire les difficultés de l’UA à un simple problème financier, ils reconnaissent néanmoins que le financement constitue un obstacle majeur lorsqu’il s’agit de passer de la décision à l’action.

Le Conseil de paix et de sécurité dépend notamment des moyens que les États sont prêts à mettre à sa disposition. Les mécanismes de forces en attente existent, mais leur capacité opérationnelle demeure limitée.

Un paradoxe apparaît ainsi : les États confient à l’Union africaine des missions nombreuses et ambitieuses, mais ne lui accordent pas toujours les ressources nécessaires pour les accomplir. 

Pour les intervenants, cette dépendance financière réduit la capacité du continent à gérer de manière autonome ses propres crises et entretient une forte dépendance à l’égard des partenaires extérieurs.

La sécurité ne peut être dissociée du développement

Au-delà des mécanismes militaires et institutionnels, les experts insistent sur une dimension fondamentale : le développement constitue lui-même un instrument de prévention des conflits.

L’insécurité est présentée comme le symptôme de problèmes plus profonds liés au développement. Dès lors, la sécurité ne doit pas seulement être considérée comme une condition préalable au développement : le développement est également une condition de la sécurité.

Cette approche élargit considérablement la notion de paix. Elle renvoie à la lutte contre la pauvreté, aux inégalités, à l'emploi des jeunes, à la gouvernance, au changement climatique, au crime organisé et à la capacité des États à fournir des services essentiels à leurs populations. 

Une société civile encore trop éloignée des décisions

Autre faiblesse soulignée durant l’émission : la participation insuffisante de la société civile aux mécanismes de décision de l’Union africaine.

Les organisations de femmes, de jeunes, les syndicats, les organisations communautaires et les défenseurs des droits humains ont historiquement joué un rôle dans la construction de l’espace continental. Les intervenants estiment même que l’ancienne Organisation de l’unité africaine avait, sur certains aspects, davantage favorisé cette implication.

L’Union africaine dispose aujourd’hui de mécanismes permettant à la société civile de s’exprimer, notamment auprès du Conseil de paix et de sécurité. Mais cette participation demeure limitée et insuffisamment structurée. 

Pour les experts, l’UA doit évoluer d’une organisation essentiellement technocratique et intergouvernementale vers une véritable « union des peuples ». L’organisation reste encore trop peu connue des populations africaines, qui connaissent mal ses missions, ses pouvoirs et ses capacités réelles. 

Réformer l’Union africaine avec les peuples, pas seulement avec les États

La conclusion du débat est sans ambiguïté : la réforme de l’Union africaine ne peut pas rester une affaire exclusivement réservée aux gouvernements et à la Commission.

La société civile doit être davantage associée à la réflexion sur l’avenir de l’organisation et pouvoir contribuer directement aux processus de transformation. Pour les experts, les États demeurent néanmoins les premiers responsables de la situation, puisqu’ils sont les détenteurs du pouvoir politique au sein de l’Union.

Ils sont donc appelés à donner une nouvelle impulsion politique et financière à l’organisation.

Le message final est particulièrement clair : si les États veulent une Union africaine capable d’accélérer l’intégration, de prévenir les conflits et de contribuer à la prospérité du continent, ils doivent lui donner les moyens correspondant à son mandat. 

En définitive

Le débat dessine le portrait d’une Union africaine à la croisée des chemins. Son architecture de paix et de sécurité demeure pertinente dans son principe, mais elle est confrontée à des crises plus complexes, à une fragmentation régionale croissante, à une crise du leadership et à des ressources limitées.

La véritable question n’est donc plus seulement de savoir si l’Afrique dispose d’une architecture de paix et de sécurité, mais si cette architecture est encore adaptée à l’Afrique d’aujourd’hui.

Pour les deux experts, la réponse passe par une réforme institutionnelle ambitieuse, une meilleure articulation entre les niveaux national, régional et continental, des ressources plus importantes, un leadership politique plus affirmé et surtout une implication beaucoup plus forte des peuples africains.

L’Afrique veut des « solutions africaines aux problèmes africains ». Encore faut-il qu’elle se donne les institutions, les moyens et la volonté politique de les mettre en œuvre.

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