(AfriquesPlus) - Il suffit parfois de lever les yeux sur une plaque de rue pour mesurer la puissance d'un mythe. C'est par cette mise en scène, filmée dans la commune où elle a grandi, qu'Yvana ouvre le dernier épisode de YEKRIK, format porté par le média indépendant Histoires Crépues et diffusé sur YouTube le 16 septembre 2026. Face caméra, elle et son coanimateur Samora annoncent la couleur : s'attaquer à « la mémoire de Christophe Colomb », rebattue jusqu'à l'école primaire comme un « fait fondateur de l'histoire occidentale ».
L'émission replace d'abord le voyage de 1492 dans son contexte espagnol : unification du royaume par le mariage de Ferdinand d'Aragon et d'Isabelle de Castille, chute de Grenade, expulsion des juifs. Un climat de « triomphe religieux et d'affirmation d'un pouvoir chrétien conquérant », selon les termes des animateurs, dans lequel Colomb négocie avec la couronne un contrat très avantageux : titre de noblesse, fonction de vice-roi des terres découvertes et part du commerce à venir. Officiellement, l'expédition sert la « gloire de la sainte Trinité » et vise à convertir des peuples présentés comme des « ennemis de la secte de Mahomé ». Mais l'émission souligne que Colomb attend surtout de l'or, des épices et une main-d'œuvre servile, tout en cherchant à contourner les routes commerciales vers l'Asie contrôlées par les empires musulmans.
YEKRIK démonte ensuite le postulat d'une terre vierge. À la fin du XVe siècle, plus de 100 millions de personnes peuplaient déjà le continent américain, organisées en sociétés structurées, avec des routes commerciales, des forêts aménagées et, dans certaines nations, un pouvoir politique partagé par les femmes. S'appuyant sur les travaux du chercheur Tzvetan Todorov, l'épisode explique que Colomb refuse de reconnaître la pleine humanité des peuples rencontrés, qu'il classe en « bons sauvages » exploitables ou en serviteurs dociles. Une logique qui débouche, selon l'historien Andrés Reséndez, sur ce qu'il nomme « l'autre esclavage », visant les populations autochtones.
Une fois nommé vice-roi, Colomb impose un régime d'une grande brutalité, documenté dès 1500 par un rapport de Francisco de Bobadilla : mutilations et mise en esclavage pour un simple vol, châtiments publics infligés aux opposants. Une violence que la chercheuse Roxanne Dunbar-Ortiz relie directement aux méthodes forgées pendant les croisades et la colonisation de l'Irlande, transposées telles quelles dans le Nouveau Monde.
Malgré ces éléments documentés, les animateurs constatent que la culture populaire continue d'adoucir la figure de Colomb, citant en exemple le film 1492 Christophe Colomb ainsi que des contenus pédagogiques destinés aux enfants. Pour Roxanne Dunbar-Ortiz, ce mythe perdure car il fonde un récit national, américain autant qu'européen, légitimé historiquement par les bulles papales du XVe siècle autorisant l'appropriation des terres non chrétiennes. En résumé, « l'invasion devient découverte, la conquête devient fondation ». YEKRIK conclut en interpellant son public sur le sort à réserver aujourd'hui aux statues, noms de rues et programmes scolaires qui perpétuent cette mémoire.