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Des podiums à la morgue, l'autre visage des championnes kényanes
Elles courent parmi les meilleures athlètes du monde, mais rentrent chez elles pour affronter un tout autre combat. Un document d'ARTE Reportage lève le voile sur les violences conjugales qui frappent les coureuses de fond kényanes, jusqu'au meurtre
 
  • https://www.youtube.com/watch?v=-y_JJFL-DtM

(AfriquesPlus) - Dans les hauts plateaux du Rift, à Iten, région surnommée « capitale mondiale de la course de fond », des milliers d'athlètes s'entraînent chaque jour dans l'espoir de sortir de la pauvreté grâce à la course à pied. Selon un reportage diffusé par ARTE sur sa chaîne YouTube et titré « Kenya : on achève bien les coureuses », cette success story a un revers : les revenus générés par les compétitions internationales, parfois plusieurs dizaines de milliers d'euros par course, attisent les convoitises jusque dans le cercle familial des championnes.

Le schéma se répète, documente le reportage : des maris ou des compagnons se transforment en agents ou entraîneurs autoproclamés pour mieux s'accaparer les gains de leur épouse ou compagne, avant que les violences physiques ne surviennent en cas de résistance. La chaîne cite le cas d'Everline Routo, 42 ans, dépossédée pendant des années par un mari violent avant de divorcer et d'élever seule ses quatre enfants. Une autre coureuse hébergée par cette dernière a survécu de justesse à une tentative de meurtre commise par son ex-compagnon, également son ex-entraîneur, condamné depuis à douze ans de prison.

Le cas le plus retentissant reste celui d'Agnès Tirop, détentrice du record du monde du 10 kilomètres, poignardée en 2021 par son compagnon alors qu'elle venait de signer un contrat avec un sponsor et cherchait à se séparer de lui. D'après les statistiques policières relayées dans le document, le Kenya a enregistré 580 féminicides en 2024, et seuls 6 % des dossiers de féminicide aboutissent à un verdict sur la dernière décennie. Un chiffre qui illustre la lenteur, voire les soupçons de corruption, dénoncés par la famille d'Agnès Tirop, toujours en attente d'un procès après cinq ans de procédure.

Face à l'inaction des pouvoirs publics dans ces zones rurales dépourvues de services sociaux, ce sont les athlètes elles-mêmes qui s'organisent. Joan Chelimo, marathonienne et amie proche d'Agnès Tirop, a fondé l'association Strides for Africa après avoir elle-même été spoliée financièrement par un ex-compagnon. La structure accompagne une quinzaine de coureuses victimes de violences à travers des ateliers de microcrédit — une réponse directe au fait que les hommes détiennent, selon le reportage, 98 % des titres de propriété dans le pays — ainsi qu'un hébergement d'urgence mis en place avec le concours d'une religieuse.

Au-delà de l'aspect matériel, ces initiatives visent aussi à faire bouger les lignes culturelles dans une société encore largement patriarcale, où plusieurs hommes interrogés dans le document assument sans détour l'idée qu'une femme gagnant davantage que son mari « déséquilibre » le foyer. Pour les organisatrices, l'enjeu est désormais de sensibiliser la nouvelle génération de coureuses dès le début de leur carrière, afin qu'elles ne découvrent pas, comme leurs aînées, les dangers qui guettent après la ligne d'arrivée.

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