Le nouveau film de Christopher Nolan consacré à « L’Odyssée » d’Homère serait bien plus qu’une adaptation cinématographique d’un récit antique. Il constituerait, selon le journaliste américain Ezra Klein, une lecture politique du monde contemporain, marquée par la montée du chaos, la remise en cause des normes et la confrontation entre puissance et principes moraux.
Dans une tribune publiée le 2 août 2026 dans The New York Times, Ezra Klein estime que le réalisateur britannique a réussi un « tour de force » en utilisant le mythe d’Ulysse pour interroger les transformations politiques et culturelles actuelles, notamment aux États-Unis.
Au centre de son analyse figure la notion de « trickster », ou personnage du trompeur, présente dans de nombreuses traditions mythologiques. Klein rappelle que dans le récit homérique, Ulysse est un homme d’astuce, de contradictions et de ruses. Il incarne une figure capable de bouleverser l’ordre établi, mais dont les actions peuvent aussi provoquer la destruction.
S’appuyant sur les travaux de l’écrivain Lewis Hyde dans Trickster Makes This World, le chroniqueur explique que le « trickster » joue un rôle ambivalent dans les sociétés : il peut révéler les failles d’un système et permettre son renouvellement, mais il peut aussi conduire au désordre et à l’effondrement lorsqu’il n’existe plus de capacité collective à restaurer un équilibre.
Pour Ezra Klein, cette figure résonne avec la période actuelle, qu’il décrit comme « un âge du chaos », marqué par des personnalités politiques et médiatiques qui ont bâti leur influence en contestant les conventions, en provoquant les institutions et en brouillant la frontière entre provocation et programme politique.
Sans réduire ces acteurs à cette seule dimension, il cite notamment Donald Trump, Elon Musk ou encore certains influenceurs de la droite radicale américaine comme des figures ayant exploité cette logique de rupture avec les normes établies.
L’auteur voit cependant dans le film de Nolan une réponse différente à cette dynamique. Selon lui, le réalisateur aurait introduit dans « The Odyssey » une lecture morale inspirée des traditions judéo-chrétiennes, notamment à travers une vision élargie de l’hospitalité et de la relation à l’étranger.
Le principe ancien consistant à traiter l’étranger avec respect devient alors, dans l’interprétation proposée par Nolan, une référence à la « règle d’or » : ne pas faire aux autres ce que l’on ne voudrait pas subir soi-même. Une conception qui, selon Klein, s’oppose aux visions politiques fondées sur la force, la domination et la hiérarchie.
La figure d’Ulysse devient ainsi un symbole de cette contradiction. Héros chez Homère grâce à son intelligence stratégique, il apparaît chez Nolan comme un homme confronté aux conséquences morales de ses actes. La ruse du cheval de Troie, qui permet la victoire grecque, devient une interrogation sur la frontière entre habileté et violence.
Ezra Klein établit également un parallèle avec les débats contemporains sur les relations internationales, les guerres et l’usage de la puissance. Il estime que certaines visions politiques actuelles tendent à revenir à une logique de domination proche de celle des anciens empires, au détriment des principes de coopération et de retenue.
Dans sa conclusion, le journaliste affirme que la réponse aux crises actuelles ne résiderait pas dans un retour à la force brute, mais dans une réappropriation de valeurs comme la compassion, la réciprocité et la responsabilité collective.
Pour Ezra Klein, « The Odyssey » ne raconte donc pas seulement le voyage d’un héros antique. Le film serait aussi une réflexion sur une époque confrontée à ses propres excès, où l’enjeu serait désormais de reconstruire un ordre politique et moral après l’âge des « tricksters ».