(AfriquesPlus) - Les 10 % de Noirs américains les mieux payés gagnent presque dix fois plus que les 10 % les moins bien lotis, un écart plus large que chez les Blancs ou les Hispaniques. Le destin d'un pionnier de Wall Street éclaire ce fossé.
« Attendez encore un peu, faites quelques erreurs de plus à nos frais. » À l'automne 1983, John Rogers, 25 ans, diplômé de Princeton, entend ce conseil de son patron chez William Blair, à Chicago, en annonçant qu'il veut créer sa propre société. Il répond que le moment est venu. Dans un portrait publié le 18 septembre 2026 par Bloomberg, Jonathan Kaufman, directeur de l'école de journalisme de l'université Northeastern, raconte ce qu'est devenu son pari.
Il a réussi au-delà de toute attente. Fondée dans le sillage de l'élection du premier maire noir de Chicago, Harold Washington, Ariel Investments est devenue en dix ans la première grande société de fonds communs de placement détenue par des Noirs, avec près d'un milliard de dollars sous gestion. Elle en gère aujourd'hui plus de 14 milliards, et son fondateur siège aux conseils de Nike, du New York Times et de la Fondation Obama.
Pourtant, l'homme est désabusé. Selon lui, même les diplômés noirs des meilleures universités ne font pas aussi bien que leurs pairs blancs, et l'espoir d'un accès durable aux gestionnaires noirs de la part des hôpitaux, des universités ou des fondations s'est révélé « faux ». Républicain dans les années 1980, il est aujourd'hui un démocrate centriste, qui se dit « capitaliste du juste milieu » et se sent à distance d'une jeune génération séduite par des figures de gauche.
Pour M. Kaufman, le bilan de la décennie est plus nuancé que sa réputation. Le nombre de Noirs pauvres a bondi de 49 %, mais celui des familles gagnant l'équivalent de 120 000 dollars d'aujourd'hui a doublé, grâce notamment à la discrimination positive et à des maires noirs qui ont orienté les fonds de pension et les marchés publics vers des entrepreneurs de leur communauté. Ces avancées ont surtout profité à des milieux déjà favorisés, comme celui de Rogers, issu d'une famille de l'élite noire de Chicago, tandis que la désindustrialisation et l'incarcération de masse frappaient les moins qualifiés.
Face à une Cour suprême qui limite les politiques tenant compte de la race, l'auteur suggère de miser davantage sur des critères sociaux et sur la fortune privée noire, en regroupant des capitaux pour orienter les grands investisseurs vers des gestionnaires et des entreprises noirs.