(AfriquesPlus) - Cours de vacances, application mobile, leçons à la radio : face au recul des langues locales chez les jeunes, des initiatives citoyennes se multiplient au Cameroun, sans que l'État ne les relaie pour l'instant à l'école.
En Afrique, moins d'un enfant sur cinq reçoit son enseignement dans sa langue natale, selon une étude menée dans 22 pays et citée par l'UNESCO. Le Cameroun, avec ses centaines de langues, n'échappe pas à cette tendance. Et l'enjeu dépasse la question culturelle : les enfants qui apprennent dans une langue parlée à la maison ont 30 % de chances supplémentaires de savoir lire en fin de primaire, d'après la base de données de l'organisation onusienne sur les inégalités éducatives.
C'est ce paradoxe que documente la journaliste Laura Leukeufack dans un reportage pour Afo Media. En 2026, de nombreux jeunes nés et grandis au Cameroun sont incapables d'aligner quelques phrases dans la langue de leurs parents, alors que le lingala, le wolof ou le bambara restent d'usage courant en RDC, au Congo-Brazzaville et en Afrique de l'Ouest. La reporter estime que la perte d'une langue signifie l'extinction d'une culture. Selon son reportage, 250 langues ancestrales sont menacées de disparition dans le pays.
Parmi les personnes rencontrées par Laura Leukeufack, Joël Bona, ancien homme d'affaires installé en Europe, est revenu au pays pour endosser un rôle de notable. Il constate que neuf enfants sur dix ne parlent plus le yemba. Il organise des cours pendant les vacances pour apprendre à parler, lire et écrire cette langue de l'Ouest. Il se heurte à des parents qui demandent à quoi servira le yemba à leur enfant, et il a choisi de transmettre la langue qu'il maîtrise le mieux plutôt que de se disperser.
À Yaoundé, une jeune équipe a conçu Bybala, une application mobile qui rassemble déjà plus de 23 langues nationales, dont le douala, l'ewondo et le batanga. Ses concepteurs ciblent ceux qui ont grandi loin du village et qui ressentent, face à leurs grands-parents, un sentiment de perte d'identité. Ils veulent leur offrir un outil aussi familier que WhatsApp ou Facebook, avec des enseignants virtuels.
Dans l'Adamaoua, à plus de 600 km de la capitale, des journalistes de la chaîne nationale dispensent chaque semaine des cours de fulfuldé en direct. Les intervenants y rappellent que la langue est indissociable du pulaaku, l'ensemble des codes de comportement qui structurent l'art de vivre peul.
Ces initiatives interviennent alors que les autorités affichent un intérêt pour le sujet. Yaoundé fait partie des douze pays africains engagés dans l'initiative École et langues nationales (ELAN-Afrique) de la Francophonie, dont le programme touche déjà plus de 12 millions d'élèves en Afrique francophone. Le média Le360 relevait en 2024 l'attention portée par les autorités à l'enseignement des langues maternelles dès les petites classes. Mais le reportage d'Afo Media pointe un vide institutionnel persistant : selon Laura Leukeufack, la mobilisation d'une poignée de passionnés ne remplace pas une politique d'État. Sans décision forte pour imposer ces langues à l'école, conclut-elle, le combat restera inégal.
Le reportage d'Afo Media est disponible ici