(AfriquesPlus) - La question est posée par Ngozi Nwosu-Juba, dans une tribune publiée le 16 septembre 2026 par le média panafricain Africa Is A Country. Elle part d'un échange organisé par Liberation Alliance Africa, qui réunissait militantes, autrices et chercheuses indépendantes du continent sur les violences sexuelles. Les participantes y saluaient l'apport des organisations de la société civile et des agences de développement, tout en s'interrogeant sur la manière dont ces aides sont pensées et distribuées: à quels intérêts servent-elles, et les structures censées combattre les violences ne risquent-elles pas de reproduire des inégalités ?
L'autrice revient sur son propre parcours. Au début de son engagement, elle expliquait aux bailleurs que ses interventions avaient cessé de parler à la place des femmes pour leur «donner une voix». Le discours plaisait, il passait pour un progrès. Avec le temps, elle en est venue à en douter. Les femmes étaient-elles sans voix, ou bien leur voix était-elle ignorée, écartée ou jugée inaudible par les systèmes de pouvoir ? Selon elle, l'expression place les organisations dans un rôle de bienfaitrices qui accorderaient une capacité d'agir à celles qui n'en auraient pas.
Pour appuyer sa critique, Ngozi Nwosu-Juba rappelle plusieurs mobilisations historiques. Au Nigeria, la «guerre des femmes» de 1929 a vu des milliers de femmes de l'Est défier l'autorité coloniale. Au Cameroun, les femmes de Kom, dans les Grassfields de Bamenda, ont eu recours à l'Anlu, pratique traditionnelle de sanction collective, pour paralyser la vie administrative et économique pendant des mois et faire reculer les politiques foncières coloniales. En Ouganda, la reine Muhumuza a fédéré la paysannerie de la région de Kigezi contre la domination britannique à partir de 1909, d'après l'historien Murindwa Rutanga. Elle cite aussi Mekatilili wa Menza chez les Giriama du Kenya, les commerçantes ghanéennes engagées dans le mouvement nationaliste et les reines mères des systèmes de gouvernance précoloniaux.
De ces exemples, elle tire une conclusion: le langage de «la voix donnée» ne reconnaît pas l'agentivité des femmes, il la masque. Elle demande à quel moment le discours du développement est passé de l'appui aux luttes des femmes à l'idée d'en être l'origine. Elle rappelle que les mots ne sont jamais neutres. Ils décident de qui est vu comme acteur du changement et de qui n'est perçu que comme bénéficiaire.
L'autrice plaide donc pour un changement d'approche, en s'appuyant sur bell hooks: passer du vocabulaire du sauvetage et de l'«empowerment» à celui de la solidarité, de l'accompagnement et du combat collectif. Elle invite donateurs, ONG et militantes à interroger leurs propres institutions: quels savoirs y sont jugés légitimes, quelles voix y sont amplifiées, qui reçoit le crédit du changement. Son rôle, conclut-elle, n'est pas de donner une voix aux femmes, mais de veiller à ce que le travail des organisations ne couvre pas celles qui ont toujours existé.