Skip to main content
Zeinab Badawi, la passeuse d'une histoire africaine « décolonisée »
Dans Revue21, la journaliste soudano-britannique, directrice de la Soas, plaide pour un « regard autochtone », de Cléopâtre aux forts de la traite qui s'effondrent
 

(AfriquesPlus) - Avec « Une histoire africaine de l'Afrique », la journaliste soudano-britannique Zeinab Badawi propose un « regard autochtone » sur un continent d'abord raconté par ses colonisateurs. Dans un entretien à Revue21 publié le 17 août 2026 (propos recueillis par Iris Lambert), elle décortique les effets durables de cet « effacement des perspectives africaines ». L'ouvrage, traduit en douze langues, paraît en français le 18 septembre 2026 aux Éditions du Faubourg (540 pages), avec des déclinaisons scolaires pour enfants et collégiens.

Pour écrire ce livre, Zeinab Badawi a sillonné près de trente pays africains pendant sept ans, rapporte Revue21. Son constat, teinté d'ironie : la plupart des historiens rencontrés ont été formés à la Sorbonne, à Oxford, à Cambridge ou à Harvard, et un ouvrage sur le Sénégal ou la Côte d'Ivoire a toutes les chances d'avoir été écrit par un auteur français, à partir de sources françaises.

« Il n'existe toujours pas de récit historique africain véritablement cohérent et partagé », affirme-t-elle à la revue. Son ambition : offrir un contrepoint à l'idée que l'histoire du continent ne commencerait qu'avec l'arrivée des Portugais au XVe siècle, et dépasser des préjugés tenaces qui l'ont fait écrire, quand elle n'était pas dénigrée, par des voix extérieures.

L'entreprise de Zeinab Badawi s'enracine dans l'Histoire générale de l'Afrique, ce projet porté dès 1964 par l'Unesco qui a réuni plus de 350 spécialistes du continent autour de onze volumes « décolonisant » le passé, explique Revue21. Elle en a d'abord tiré une série de vingt épisodes pour la BBC, puis ce best-seller paru en 2024.

Sa démarche s'adosse aux penseurs de l'africanité, du philosophe congolais Valentin-Yves Mudimbe, auteur de L'Invention de l'Afrique, au politologue camerounais Achille Mbembe et ses « ouvreurs d'imaginaire ». Sa conviction : les historiens africains, parce qu'ils parlent les langues locales et ont grandi au sein des traditions orales, vont chercher au-delà des seules sources écrites européennes, jusqu'aux sources arabes, présentes depuis l'expansion de l'islam aux VIIe-VIIIe siècles. « Ils vivent cette histoire. Ils ont grandi avec elle », plaide celle qui dirige aujourd'hui la prestigieuse School of Oriental and African Studies (Soas) de l'université de Londres, après avoir présidé la Royal African Society.

Cléopâtre et les visages multiples du continent

Interrogée sur la polémique née en 2023 du choix de l'actrice métisse Adele James pour incarner Cléopâtre dans une série documentaire Netflix, Zeinab Badawi rappelle d'abord que la reine était d'origine macédonienne, issue de la dynastie des Ptolémées. Mais le malaise, selon elle, était plus profond : le refus implicite qu'une personne d'ascendance africaine incarne ce rôle, avec l'idée sous-jacente que rien d'important ne peut venir de « l'Afrique noire ».

Sa réponse tient en une phrase : « Il n'existe pas un seul visage de l'Afrique. » Les populations ont circulé, migré, se sont mélangées, des côtes méditerranéennes à la mer Rouge, insiste-t-elle dans Revue21.

L'ouvrage n'esquive pas les facettes sombres. La traite orientale — près de 10 millions d'êtres humains victimes de trafic à travers l'océan Indien entre le VIIe et le XIXe siècle — et la participation, parfois forcée, parfois plus complexe, de certaines élites africaines au commerce d'esclaves, énumère la revue. Un débat longtemps dominé, selon l'autrice, par la diaspora nord-américaine, « la plus riche et la plus visible », au point d'éclipser ces autres dimensions. 

Le sujet reste chargé émotionnellement, reconnaît-elle, citant les réticences rencontrées par le professeur nigérian Muyiwa Falaiye aux États-Unis, et la crainte, sur le continent, de raviver des blessures dans des sociétés soucieuses d'unité nationale.

Elle s'interroge aussi sur la préservation des forts de la traite esclavagiste, qui s'effondrent sur la côte atlantique, battus par l'océan et le changement climatique, sans véritable mobilisation de la diaspora. Et épingle le Musée national de l'histoire et de la culture afro-américaines de Washington, inauguré en 2016 : si l'extérieur signé David Adjaye évoque la coiffe d'un chef yoruba, l'intérieur dit très peu de ce que vivaient les Afro-Américains avant l'Amérique. Dans le terme « afro-américain », « la partie "afro" est à mon sens largement mise entre parenthèses », juge-t-elle.

Face aux offensives contre les politiques de diversité aux États-Unis et à la percée de l'extrême droite au Royaume-Uni, Zeinab Badawi se veut plutôt sereine pour son pays, citant Kemi Badenoch, Kwasi Kwarteng, James Cleverly ou Rishi Sunak : « La caravane est passée, et les chiens continuent d'aboyer », lance-t-elle à Revue21.

Les critiques sont les bienvenues. Les attaques personnelles, les insultes et les propos injurieux seront supprimés.
ID
443
1
2

Vos Articles Préférés de la Semaine

3