(AfriquePlus) - À Maiduguri, Mohammed Ali se souvient encore de son enfance à Damaturu, dans l'État de Yobe, à l'époque où le mouvement Boko Haram commençait à s'implanter dans le nord-est du Nigeria. Le journaliste Abubakar Muktar Abba, rapporte dans Libération du 22 août 2026 ce témoignage saisissant : « Nous sommes tous Boko Haram », confie aujourd'hui ce trentenaire, en évoquant les discussions d'adultes qui présentaient déjà les actions du groupe comme louables face à un gouvernement jugé en tort.
Fondé au début des années 2000 par le prédicateur Mohammed Yusuf, opposé à l'éducation occidentale et dénonçant la corruption des autorités, Boko Haram s'est transformé en insurrection armée après la mort de son fondateur en détention en 2009, à l'issue d'un soulèvement meurtrier. Selon Libération, Mohammed Ali et ses amis, fascinés par les récits glorifiant les combattants du groupe, ont fini par se prendre pour modèles ces hommes qu'ils espéraient un jour rejoindre. Les garçons rejouaient le conflit avec des pistolets fabriqués à partir de rayons de vélo et des têtes d'allumettes en guise de poudre à canon, allant jusqu'à se faire appeler eux-mêmes Boko Haram lors de leurs jeux de rue.
Aucun adulte ne les arrêtait, se souvient Mohammed Ali auprès de Libération, pas même lorsqu'ils visaient au lance-pierre des femmes chrétiennes du quartier. Un jour, sa cible s'est plainte à ses parents, qui se sont simplement excusés sans le punir, un épisode qui a renforcé l'audace des enfants. Dans son entourage se trouvait aussi Lado, un adolescent un peu plus âgé, ouvertement affilié à Boko Haram et armé d'un arc, que les garçons admiraient sans réserve plutôt que de le fuir.
À mesure que Boko Haram étendait son emprise sur les États de Borno, de Yobe et d'Adamawa sous la direction d'Abubakar Shekau, la fascination des enfants a survécu au passage des jeux à la violence réelle. Mohammed Ali raconte qu'en 2011, lorsque les premiers coups de feu réels ont résonné, lui et ses amis suivaient le bruit avec excitation, se comparant aux tireurs qu'ils apercevaient parfois. En 2014, lors de l'attaque de Damaturu par le groupe, les habitants scandaient encore des acclamations au passage des combattants, avant que le mouvement n'atteigne, l'année suivante, l'apogée de son emprise territoriale avec la proclamation d'un califat sur une dizaine de villes.
C'est à ce moment que les parents de Mohammed Ali, inquiets de sa proximité avec Lado, ont décidé de l'éloigner vers Kano, à 400 kilomètres de chez lui. Il y apprendra plus tard que Lado, arrêté par l'armée, avait été tué en détention. Avec le recul, Mohammed Ali reconnaît auprès de Libération que rester à Damaturu aurait sans doute signifié rejoindre le groupe.
Selon un chiffre de l'Unicef cité par Libération, plus de 3 500 enfants ont été recrutés par des groupes armés dans le nord-est du Nigeria entre 2013 et 2017, majoritairement âgés de 13 à 17 ans. Depuis une scission survenue en 2016, deux factions rivales issues de Boko Haram, dont l'État islamique en Afrique de l'Ouest, restent actives dans la région malgré des années d'opérations militaires.