(AfriquePlus) - Longtemps occultée dans la mémoire nationale française, la guerre menée par la France contre les indépendantistes camerounais entre 1945 et 1971 refait surface grâce aux travaux d'une commission d'historiens franco-camerounaise. Karine Ramondy, historienne spécialiste de l'Afrique centrale et présidente du volet recherche de cette commission, en a détaillé les coulisses et les conclusions dans un entretien avec le journaliste Pierre Haski.
Créée à l'initiative d'Emmanuel Macron et de Paul Biya, cette commission trouve son origine dans le discours de Ouagadougou de 2017 et le sommet Afrique-France de Montpellier, qui avait donné la parole aux sociétés civiles africaines plutôt qu'aux chefs d'État. C'est lors d'une table ronde à Yaoundé, en juillet 2022, que Karine Ramondy a été sollicitée pour diriger le volet recherche de cette commission mixte, aux côtés d'un volet artistique confié au chanteur camerounais Blick Bassy.
Contrairement à la guerre d'Algérie, restée gravée dans la mémoire collective française grâce à la présence des appelés du contingent, la guerre du Cameroun a été menée par une armée de métier, loin du regard de l'opinion publique. Une censure sévère de l'époque, combinée à l'éloignement géographique et à une diaspora camerounaise moins nombreuse en France, explique selon l'historienne ce long silence.
Le rapport, remis aux deux chefs d'État et rendu public, établit qu'une véritable guerre de décolonisation a bien eu lieu au Cameroun contre l'Union des populations du Cameroun (UPC), le parti indépendantiste. Il documente également la poursuite de la présence militaire française après l'indépendance de 1960, en soutien au régime d'Ahmadou Ahidjo, choisi par Paris, ainsi que des responsabilités françaises dans plusieurs assassinats politiques, dont celui du leader nationaliste Ruben Um Nyobè.
L'équipe de recherche, paritaire entre historiens français et camerounais, a pu consulter environ 10 000 pages de documents déclassifiés en France, mais s'est heurtée à un accès fermé aux Archives nationales de Yaoundé. Plus d'une centaine d'entretiens de terrain, notamment avec des témoins de massacres commis à Ékité, sont venus compléter ce travail d'archives.
Si Emmanuel Macron a formellement reconnu cette guerre et ses conséquences, Karine Ramondy déplore l'absence de réponse des autorités camerounaises depuis la remise du rapport à Paul Biya. La lettre adressée par le président français à son homologue serait, selon elle, restée sans réponse, dans un contexte politique marqué par une récente élection présidentielle et l'absence prolongée de gouvernement au Cameroun.
L'historienne inscrit néanmoins cette démarche dans une dynamique plus large de commissions mémorielles engagées par la France sur son passé colonial, du Rwanda à Madagascar en passant par Haïti et le massacre de Thiaroye au Sénégal. Un mouvement qu'elle juge indispensable, en dépit des critiques politiques, pour permettre une meilleure compréhension du présent.