(AfriquePlus) - Reçue le 3 juillet 2026 par la chaîne Rayon X, Françoise Vergès, militante antiraciste et décoloniale, autrice notamment de Programme de désordre absolu, décoloniser le musée (La Fabrique, préfacé par Paul Gilroy), a livré un long entretien sur les penseurs qui ont façonné sa réflexion sur le capitalisme racial et les marxismes des Suds.
Vergès cite en priorité Black Marxism de Cedric Robinson, ouvrage selon elle central pour comprendre que la racialisation en Europe précède l'expansion coloniale, avant de « se durcir » et de s'intensifier avec la traite négrière. Elle déplore que ce livre, traduit en français aux éditions Entremonde, reste peu discuté chez les marxistes hexagonaux, malgré son importance pour saisir une tradition radicale noire distincte de la matrice européenne.
Elle regrette plus largement l'ignorance française des traditions marxistes et communistes nées dans les pays arabes et asiatiques, citant l'économiste égyptien Samir Amin et sa théorie de la « déconnexion » comme une référence incontournable mais marginalisée. Selon elle, ce phénomène tient à un « paradigme atlantique » qui structure le débat intellectuel français, tourné presque exclusivement vers les États-Unis au détriment des expériences est-européennes, arabes ou asiatiques. Elle évoque aussi le penseur indien B. R. Ambedkar, dont la conception de la nation, opposée à celle de Gandhi, reste selon elle largement méconnue en France.
L'autrice relie cette exigence intellectuelle à son parcours personnel : élevée à La Réunion dans une famille communiste, elle grandissait entourée d'affiches maoïstes et soviétiques, tout en lisant des auteurs soviétiques, chinois, indiens ou brésiliens grâce à la librairie tenue par sa mère.
Cette double culture l'a d'abord orientée vers des études d'arabe et de chinois à Paris, avant que son engagement militant ne redéfinisse sa trajectoire. Elle y voit une explication à son insistance actuelle sur les échanges Sud-Sud, notamment autour de la question monétaire, qu'elle juge structurante pour toute réflexion sur l'émancipation économique des anciennes colonies.