(AfriquesPlus) - Le véritable défi de l’entrepreneuriat africain ne se situe peut-être plus uniquement dans la création de nouvelles entreprises. Il réside aussi dans la capacité à empêcher celles qui fonctionnent déjà de disparaître lorsque leur fondateur part, prend sa retraite, s’épuise ou traverse un accident de la vie. C’est l’alerte lancée par Teniola Tayo dans une analyse publiée le 7 août 2026 par le World Economic Forum (WEF).
L’auteure part d’une expérience personnelle pour mettre en lumière un problème qu’elle juge largement sous-estimé. À 16 ans, alors qu’elle vivait à Lagos, elle avait créé une petite activité de garde d’enfants avec plusieurs amis. Lorsque ses études l’ont conduite à Accra, au Ghana, elle a transmis l’activité à sa sœur, qui a continué à la faire fonctionner avant de partir elle-même à l’université. Pour Teniola Tayo, cette expérience constituait déjà, sans qu’elle en ait conscience à l’époque, une forme de transmission d’entreprise.
Des années plus tard, de retour au Nigeria après des études et une expérience professionnelle à l’étranger, elle observe un phénomène différent mais révélateur. Sur des plateformes où des particuliers vendent des biens avant de quitter le pays, elle découvre des équipements professionnels - fours industriels, congélateurs, machines de boulangerie ou matériel de salon - proposés à la vente. Derrière ces objets, explique-t-elle, se trouvent parfois des entreprises qui n’ont pas nécessairement échoué, mais qui ont été démantelées faute de repreneur.
La situation l’a directement concernée. Après avoir créé une société de conseil travaillant avec des clients en Afrique, dans l’Union européenne et au Royaume-Uni, elle a elle-même dû fermer cette activité en quittant à nouveau le Nigeria pour poursuivre ses études. Le problème, souligne-t-elle, n’était donc pas la viabilité commerciale de l’entreprise, mais son incapacité à fonctionner indépendamment de sa fondatrice.
Pour l’auteure, cette fragilité constitue un angle mort des politiques consacrées à l’entrepreneuriat. Les programmes publics et privés mettent beaucoup d’énergie à accompagner la naissance de nouvelles entreprises : financement des startups, formation des entrepreneurs, incubation ou accès aux marchés. Mais beaucoup moins d’attention est accordée à la question de la continuité des entreprises existantes.
Or, la disparition d’une petite entreprise viable ne signifie pas seulement la perte du revenu de son propriétaire. Elle peut entraîner la suppression d’emplois, la rupture de relations avec les fournisseurs, la disparition d’une clientèle constituée au fil du temps et une baisse de l’activité économique locale.
Le Nigeria illustre particulièrement cette problématique. Selon les chiffres de PwC cités dans l’article, les micro, petites et moyennes entreprises représenteraient 96,9 % des entreprises du pays, 87,9 % de l’emploi et 46,32 % du PIB, sur la base d’une enquête nationale datant de 2021. Pourtant, nombre de ces entreprises reposent encore très fortement sur leur fondateur.
Dans ces structures, le propriétaire peut cumuler plusieurs fonctions : commercial, gestionnaire, comptable, négociateur, responsable opérationnel et principal garant de la réputation de l’entreprise. Les procédures sont parfois peu formalisées, les comptes insuffisamment documentés et une partie importante des relations avec les clients ou les fournisseurs repose sur des liens personnels. Lorsque le dirigeant disparaît, l’entreprise perd donc une partie de son infrastructure.
C’est précisément cette dépendance au fondateur que Teniola Tayo considère comme l’un des principaux obstacles à la transmission des petites entreprises africaines. Elle estime qu’il faut désormais développer des mécanismes permettant à une activité rentable de continuer à exister même lorsque son créateur décide de partir.
L’analyse établit également un lien entre cette question de la transmission et celle de la diaspora africaine. Des millions d’Africains vivant à l’étranger continuent d’entretenir des liens économiques avec leur pays d’origine. Les transferts d’argent constituent déjà une source majeure de financement extérieur. La Banque mondiale estimait ainsi les transferts vers l’Afrique subsaharienne à environ 54 milliards de dollars en 2023, le Nigeria représentant à lui seul près d’un tiers de cette somme.
Mais ces ressources sont principalement destinées aux dépenses familiales, à l’éducation, à la santé, au logement ou à la consommation. L’enjeu, selon l’auteure, serait de créer des dispositifs permettant d’orienter une partie de ces capitaux vers des entreprises existantes qui ont besoin d’un repreneur.
Teniola Tayo évoque à ce titre le modèle de l’entrepreneurship through acquisition (ETA), qui consiste pour un entrepreneur à rechercher une entreprise déjà existante, à lever des fonds pour l’acquérir puis à en assurer la direction. Le modèle des « search funds », développé notamment aux États-Unis et au Canada, montre qu’il est possible de devenir dirigeant en rachetant une entreprise plutôt qu’en la créant.
Mais l’auteure souligne qu’un simple copier-coller du modèle américain serait difficilement adapté aux réalités africaines. Les montants des transactions ne sont pas comparables. Une étude de Stanford citée dans l’article fait état d’un prix médian récent de 14,4 millions de dollars pour les entreprises acquises dans le cadre de search funds. Au Nigeria, les opérations envisagées pour les petites entreprises pourraient, selon les premières estimations évoquées par Tayo, se situer plutôt entre 10 000 et 50 000 dollars.
Cette différence change profondément les conditions de fonctionnement du marché. Les procédures de vérification, les audits, les opérations juridiques et les mécanismes de financement doivent être beaucoup moins coûteux et beaucoup plus simples.
Pour l’auteure, le principal obstacle n’est donc pas seulement financier. Il est aussi lié à la confiance. Comment un investisseur vivant à Londres, Paris, New York ou Accra peut-il acheter une petite entreprise située à Lagos sans connaître personnellement son propriétaire ni avoir la possibilité de contrôler facilement son activité ?
Tayo propose de répondre à cette difficulté par la construction d’une véritable infrastructure de confiance. Celle-ci pourrait reposer sur des annonces vérifiées, des profils d’entreprises standardisés, des données financières de base, des références fournies par les clients et les fournisseurs, des visites sur site, des modèles de contrats, des mécanismes de séquestre et l’intervention de professionnels vérifiés - comptables, avocats ou experts en évaluation.
Elle insiste également sur la nécessité d’adapter les méthodes de vérification à la réalité des entreprises informelles ou faiblement documentées. Plutôt que de dépendre exclusivement d’archives comptables parfois incomplètes, les futurs acquéreurs pourraient, par exemple, analyser les revenus générés par les paiements numériques ou les systèmes de caisse sur une période donnée.
L’enjeu est d’autant plus important que la transmission ne peut pas se limiter au transfert juridique des parts d’une société. Lorsque le fondateur concentre une grande partie des fonctions, son départ peut désorganiser immédiatement l’activité. Une période de transition, une documentation des procédures, un paiement progressif ou encore le maintien temporaire du vendeur comme conseiller peuvent alors faciliter la reprise.
Pour Teniola Tayo, l’intérêt d’un tel dispositif dépasse largement celui des entrepreneurs individuels. Une entreprise qui survit au départ de son fondateur conserve ses salariés, ses fournisseurs, ses clients et son ancrage local. Elle évite également que les investissements réalisés pendant plusieurs années soient réduits à la vente de quelques équipements.
Le dispositif pourrait aussi offrir une nouvelle voie aux membres de la diaspora souhaitant investir dans leur pays d’origine. Plutôt que de repartir de zéro en créant une entreprise, ils pourraient reprendre une activité existante, déjà implantée sur son marché et disposant d’une clientèle.
Les gouvernements auraient, eux aussi, un rôle à jouer, sans nécessairement devoir construire eux-mêmes toute l’infrastructure. L’amélioration des registres d’entreprises, la numérisation des données financières, la simplification des procédures de changement de propriétaire et la sécurisation des transactions pourraient créer un environnement favorable. Les banques, plateformes privées, cabinets juridiques et agences spécialisées dans les PME pourraient ensuite prendre en charge une partie des opérations.
La conclusion de Teniola Tayo élargit ainsi la réflexion sur l’entrepreneuriat africain. La priorité ne devrait pas seulement être de multiplier le nombre de créations d’entreprises, mais de construire les conditions permettant aux entreprises déjà viables de traverser les changements de génération, les migrations et les accidents de parcours.