(AfriquesPlus) - Les transferts d’argent des diasporas constituent une ressource considérable pour les pays d’origine, mais restent encore largement utilisés pour répondre aux besoins des ménages plutôt que pour financer durablement l’activité économique. Dans une analyse publiée le 28 août 2026 par Modern Diplomacy, l’universitaire et analyste Anis H. Bajrektarevic défend l’idée d’un mécanisme financier permettant de convertir une partie de cette épargne dispersée en investissements productifs : le « Diaspora Hedge Fund ».
L’auteur revient d’abord sur la genèse de cette proposition, qu’il situe dans les années 1990, lorsqu’il travaillait à Vienne au sein de l’International Centre for Migration Policy Development (ICMPD). À cette époque, les débats sur les migrations portaient principalement sur le contrôle des frontières, les retours et les expulsions. Bajrektarevic estime toutefois que ces politiques ne pouvaient durablement répondre aux causes économiques et sociales des départs.
Il s’appuie notamment sur un exemple observé dans les années 1990 en Slovénie. Environ 3 000 ressortissants roumains étaient alors interceptés chaque année alors qu’ils tentaient de rejoindre l’Europe occidentale. Le coût administratif de leur interception, de leur traitement et de leur rapatriement représentait plusieurs millions de Deutsche Marks. Pour l’auteur, cet exemple permet de poser une question fondamentale : plutôt que de consacrer d’importantes ressources à la gestion des conséquences des migrations, une partie de ces moyens ne pourrait-elle pas être investie dans les territoires d’origine afin de réduire les facteurs économiques qui poussent au départ ?
Bajrektarevic résume cette approche par une formule qui constitue l’un des axes de son raisonnement : « Repatriation addresses a consequence; prevention addresses a condition. » Autrement dit, le rapatriement traite les conséquences d’une migration, tandis que la prévention s’attaque aux conditions économiques et sociales qui la provoquent.
L’auteur estime que les politiques migratoires doivent désormais dépasser la seule logique du contrôle et de la gestion des flux pour entrer dans une troisième phase qu’il qualifie de « migration capitalization », ou capitalisation de la migration. La migration ne concerne en effet pas uniquement les personnes. Elle fait également circuler des capitaux, des compétences, des réseaux professionnels, des connaissances, des expériences entrepreneuriales et des liens institutionnels.
Dans cette perspective, les diasporas ne devraient plus être considérées uniquement comme des sources de transferts financiers destinés aux familles restées au pays. Elles pourraient également devenir des acteurs structurés du financement du développement. L’objectif serait de permettre aux membres d’une diaspora qui le souhaitent de mettre en commun une partie de leurs ressources afin de financer des projets économiques dans leur pays d’origine.
C’est dans ce cadre que l’auteur revient sur son idée de Diaspora Hedge Fund. Il précise qu’il ne s’agirait pas d’un fonds spéculatif classique, mais d’un mécanisme institutionnel permettant de regrouper des contributions individuelles et de les orienter vers des investissements productifs. Le dispositif reposerait sur quatre piliers : le capital de la diaspora, les financements des institutions multilatérales de développement, les priorités économiques définies au niveau national et une gestion professionnelle des investissements.
Le rôle des gouvernements serait notamment de définir les secteurs prioritaires et de créer les garanties institutionnelles nécessaires. Les institutions financières de développement pourraient, elles, procéder à l’évaluation des projets, assurer le contrôle financier et éventuellement compléter ou multiplier les ressources apportées par la diaspora. L'auteur insiste sur la nécessité d'une gouvernance transparente afin d'éviter que les investissements ne soient exposés aux interférences politiques.
La question de la confiance apparaît ainsi comme centrale. Selon Bajrektarevic, de nombreux membres des diasporas disposent à la fois de la volonté et des moyens financiers pour investir dans leur pays d’origine, mais hésitent à le faire faute de mécanismes suffisamment fiables. Il écrit ainsi que « the essential ingredient is trust », estimant que les investisseurs doivent avoir la garantie que leur argent sera géré de manière professionnelle, transparente et protégée contre les interventions politiques.
Cette approche conduirait également à modifier la manière de considérer les remises migratoires. Celles-ci représentent déjà des flux financiers majeurs vers de nombreux pays en développement, mais restent essentiellement fragmentées entre des millions de transactions individuelles destinées à la consommation, à l’éducation, à la santé, au logement ou au soutien familial. Pour l'auteur, il ne s'agit pas de détourner administrativement ces ressources, mais de proposer aux membres de la diaspora qui le souhaitent un outil leur permettant d'investir collectivement dans des activités productives.
Bajrektarevic cite à cet égard l'exemple d'un petit État d'Europe du Sud-Est où plus de 220 000 ressortissants bosniens vivent en Autriche. Une contribution annuelle de seulement dix euros par personne permettrait déjà de réunir plus de deux millions d'euros. L'intérêt de l'exemple, selon lui, n'est pas le montant exact obtenu, mais la démonstration qu'un dispositif de financement collectif peut partir de contributions individuelles très modestes.
Le mécanisme pourrait ensuite être amplifié grâce à l'intervention d'institutions financières de développement. Une somme relativement limitée apportée par des milliers de membres d'une diaspora pourrait ainsi servir de capital de départ à des investissements plus importants, après évaluation des projets et mise en place de mécanismes de financement adaptés.
L'auteur souligne cependant que la transposition de cette idée aux différents contextes nationaux nécessiterait des adaptations. Les réalités économiques, la taille des diasporas, les systèmes financiers et les capacités institutionnelles diffèrent fortement entre l'Afrique, l'Asie, l'Amérique latine, les Caraïbes, la région MENA et l'Europe du Sud-Est. Le principe pourrait néanmoins être commun : créer une passerelle institutionnelle entre les ressources financières des diasporas et les besoins de développement des pays d'origine.
Pour Bajrektarevic, le contexte actuel serait particulièrement favorable à une telle expérimentation. Les diasporas sont aujourd'hui davantage connectées, les outils numériques permettent de coordonner plus facilement des investisseurs dispersés et les institutions multilatérales disposent d'instruments sophistiqués de financement, d'évaluation des risques et de financement mixte.
L'idée défendue dans l'article n'est donc pas présentée comme une innovation récente. L'auteur insiste au contraire sur le fait qu'elle remonte à près de trois décennies et qu'elle a progressivement été affinée au contact de différentes institutions internationales, notamment les Nations unies, l'OSCE, l'Union africaine, l'ASEAN, la SAARC, l'Organisation de la coopération islamique et la Banque islamique de développement.
Son objectif est désormais de replacer cette proposition dans un contexte où les transferts de fonds des migrants prennent une importance croissante dans les économies des pays d'origine. Pour lui, la question n'est plus seulement de savoir comment gérer les migrations, mais comment exploiter les ressources économiques et humaines qu'elles génèrent.
L'analyse publiée par Modern Diplomacy défend ainsi un changement de perspective : passer d'une politique centrée principalement sur le contrôle des migrations à une approche capable de transformer les diasporas en partenaires du développement. Le Diaspora Hedge Fund constituerait, selon Bajrektarevic, l'un des instruments possibles de cette transformation, en permettant de passer des remises destinées essentiellement aux ménages à une partie de ces ressources mobilisée volontairement pour l'investissement stratégique.
L'auteur conclut que le véritable enjeu n'est donc pas de produire une nouvelle théorie migratoire, mais de donner une traduction institutionnelle à une idée ancienne. « Migration control remains necessary. Migration management remains indispensable », écrit-il en substance, avant de défendre une étape supplémentaire : considérer également la migration comme une source de capital, de compétences et de réseaux économiques. Dans cette logique, le défi serait désormais de passer des remises de fonds à l'investissement stratégique, en donnant aux diasporas les moyens de contribuer directement au développement économique de leurs pays d'origine.