(AfriquesPlus) - Dans une analyse publiée ce 28 août 2026 par African Arguments, Gedeon Baleke, secrétaire général de l’African Coalition for Development, estime que le principal obstacle au financement de l’économie africaine par l’épargne locale n’est pas réglementaire, mais tient à la capacité, aux incitations et à la confiance des investisseurs institutionnels.
L’auteur s’appuie notamment sur les cas du Nigeria et du Ghana. Au Nigeria, les fonds de pension peuvent consacrer jusqu’à 15 % de leurs actifs au capital-investissement, alors que les investissements effectifs restent largement inférieurs à ce plafond. Au Ghana, la réglementation autorise jusqu’à 25 % dans les fonds privés, mais les placements dans les actifs alternatifs ne représentent que 0,58 %.
Pour Baleke, ces chiffres montrent que relever les plafonds d’investissement ne suffirait pas à orienter davantage l’épargne africaine vers la production. Le problème réside notamment dans le manque d’expertise des institutions financières pour évaluer des projets complexes, mais aussi dans la préférence des administrateurs pour des titres publics jugés plus sûrs et plus prévisibles.
L’enjeu devient d’autant plus important que l’aide internationale destinée à l’Afrique diminue. L’auteur rappelle que l’aide publique au développement a fortement reculé en 2025, tandis que les transferts des diasporas africaines ont atteint environ 124 milliards de dollars. Mais ces remises, principalement destinées aux dépenses des ménages, ne peuvent pas remplacer les financements institutionnels nécessaires à la construction d’infrastructures, au développement industriel ou au financement de projets énergétiques de long terme.
Baleke souligne surtout le poids considérable de l’épargne institutionnelle africaine. Les fonds de pension et les assureurs détiendraient environ 775 milliards de dollars d’actifs, tandis que l’ensemble des ressources mobilisables par les investisseurs institutionnels africains pourrait atteindre 2 100 milliards de dollars en incluant notamment les fonds souverains. Une part importante de ces capitaux reste toutefois investie dans la dette publique.
L’auteur identifie ensuite un autre problème : lorsque l’argent africain est investi dans des marchés privés, les fonds sont fréquemment domiciliés à l’étranger, notamment à Maurice, au Luxembourg ou aux États-Unis. Une partie des revenus liés aux frais juridiques, à la gestion et à l’administration financière échappe ainsi aux économies africaines. Le recours à des financements en devises étrangères expose également les entreprises locales aux risques de change.
L’expérience du Ghana lors de la restructuration de sa dette en 2022-2023 constitue, selon Baleke, un élément central pour comprendre la prudence des fonds de pension. Leur inclusion initiale dans l’opération, avant leur exemption à la suite notamment de la pression syndicale, a renforcé les inquiétudes concernant la protection de l’épargne retraite face aux difficultés budgétaires des États.
Pour l’auteur, la stratégie doit donc être inversée : avant d’exiger davantage de capitaux domestiques pour financer le développement, les gouvernements africains doivent garantir que ces ressources seront protégées, notamment contre les futures restructurations de dette. Il préconise également davantage de formation des administrateurs, des mécanismes de partage des risques et le développement de véhicules d’investissement locaux.
Gedeon Baleke propose enfin de mesurer les progrès d’ici 2030 à travers plusieurs indicateurs : la proportion des actifs institutionnels investis dans des secteurs productifs plutôt que dans la dette publique, la part des fonds africains domiciliés et libellés en monnaies africaines, ainsi que l’existence de protections légales des fonds de pension lors des restructurations souveraines.
Son constat est donc clair. Le continent dispose déjà d’une importante masse d’épargne susceptible de financer son développement. Le défi consiste moins à autoriser son utilisation qu’à créer les conditions permettant aux investisseurs de prendre ce risque en toute confiance.