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Par Abdoul Aziz Diop
Le mouvement, la vérité historique et la nuance dans le récit migratoire
EXCLUSIF AFRIQUESPLUS - Entre l’histoire des pays de départ, l’histoire sociale des sociétés d’accueil et les aspirations individuelles des migrants, seule une lecture plurielle permet de saisir un mouvement que les murs ne parviennent pas à interrompre
 

Dans le compte rendu succinct sur l’intérêt sélectif des sociétés occidentales pour la « bonne histoire », écrite sur les migrants et de loin préférée aux migrants eux-mêmes, AfriquesPlus invite implicitement son lectorat critique au discernement dont Médiapart s’est fait l’écho. Mais ce n’est qu’en approfondissant l’enquête que l’on arrive à cerner un récit migratoire dont on ne peut se satisfaire que de la polyphonie comme l’indique le titre de ce texte.

Un mouvement incoercible

« Nous allons continuer à renforcer chaque fois plus le périmètre frontalier et le grillage. » Cette détermination, en matière d'immigration, pouvait bien être celle de Nicolas Sarkozy du temps où il était ministre français de l'Intérieur. Il s'agissait, cette fois-là, de l'engagement ferme de son ancien homologue espagnol, José Antonio Alonso. Ce dernier s'exprimait à la suite d'« une nouvelle infiltration massive d'immigrés clandestins (...) [qui avait] fait 135 blessés dont cinq graves (...) lors d'un assaut (...) dans l'enclave espagnole de Melilla, au nord du Maroc, par un secteur de la frontière réputé infranchissable ».

D'une superficie de 20 km², Melilla partage avec Ceuta le même statut de ville espagnole autonome. L'Espagne l'a conquise en 1497. Considérant que ce territoire est occupé par une puissance étrangère, l'Union africaine soutient le Maroc qui le revendique, de même que Ceuta et les petites îles espagnoles le long de la côte africaine. La frontière de Melilla, « sécurisée par une double clôture de 3 mètres de haut et des tours de guet », est un « point d'entrée névralgique dans l'espace européen ». « Plus de 12 000 tentatives de passage y ont été recensées ».

Interrogé par Marco Dotti (il manifesto), Juan Goytisolo soutient que l'émigration clandestine est un « mouvement incoercible (...) que les murs ne peuvent que donner l'illusion d'arrêter.

Goytisolo (1931-2017) est pourtant né dans une famille bourgeoise de Barcelone. Opposant inconditionnel du franquisme, il s’installa définitivement à Marrakech  en 1997. Auteur d'une quinzaine de romans (tous interdits en Espagne jusqu'à la mort de Franco) et de nombreux essais, il obtint, en 1985, le Prix Europalia pour l'ensemble de son œuvre.

Une histoire interne aux pays d’accueil 

En France, l'hostilité à l'égard des premiers immigrés belges, qui foulèrent le sol français dans la seconde moitié du XIXe siècle, ne s'estompa qu'après l'arrivée massive des Italiens au début du XXe siècle. Au début des années quatre-vingt, l'idée que la France est confrontée à un phénomène nouveau d'invasion et de rejet des cohortes d'immigrés n'est donc pas exacte. S'y ajoute que les autres aspects du « catalogue des idées reçues » (assimilation plus facile liée à la dissémination de la population sur l'ensemble du territoire, célibat des immigrés, intégration facile des Européens, catholicisme, etc.) ne tiennent pas la route. Pour combler la saignée de la guerre, la Société Générale d'Immigration (SGI) introduit 400 000 étrangers de 1924 à 1930. Dans les mines de Lorraine, 80 % de la main-d'œuvre est étrangère. En 1963, le Premier ministre Georges Pompidou soutient que « l'immigration est un moyen de créer une détente sur le marché du travail et de résister à la pression sociale ». 

Toutes ces considérations, et bien d'autres encore, montrent que l'immigration est plutôt interne à l'histoire de France.

Les premières tentatives visant l'arrêt des régularisations remontent à 1972. En 1974, Valéry Giscard d’Estaing annonce la suspension de l'immigration. En 1986, Charles Pasqua affrète le premier charter. En 1993, celui que l'on présente comme le meilleur ministre de l'Intérieur de la Ve République limite, par une loi qui porte son nom, le droit du sol et entrave l'accès à la nationalité. La loi Pasqua autorise également « les contrôles au faciès, la rétention administrative, l'expulsion et l'interdiction du territoire aux parents étrangers d'enfants français ». En 1983, Nicolas Sarkozy déclare à propos de Charles Pasqua, qui le parraina lors de son adhésion, en 1976, au Rassemblement pour la République (RPR) que « tout le monde sait que je suis son double ». On ne s'en souviendra pas assez.

« Je suis le fils d'un immigré hongrois chassé par le communisme. Mon père a fui la Hongrie, caché sous un train, en 1949 », confessait Nicolas Sarkozy en 1991. Il s'en est peut-être souvenu lorsque, « dans un contexte de débat national et européen sur les questions migratoires », il se rend, en mai 2002, au centre de transit de Sangatte, « situé à l'entrée du tunnel ferroviaire reliant la France et l'Angleterre et dans lequel chaque exilé rêve de s'engouffrer (...) pour atteindre l'autre rive de la Manche ». En octobre 2003, M. Sarkozy privilégie néanmoins « le quantitatif, les chiffres, au détriment d'une approche plus nuancée de l'immigration clandestine » en demandant aux préfets de « doubler en une année le nombre total des reconduites à la frontière des étrangers en situation irrégulière ». En décembre de la même année, la visite à Dakar du locataire de la Place Beauvau fait suite à l'expulsion, par vols groupés, de 126 Sénégalais. Les propositions faites à Dakar, les mêmes qu'au Mali voisin, concernent alors le doublement de l'aide, qui passe de 3 660 euros à 7 000 euros, à la réinsertion dans leurs pays d'origine des volontaires au retour.

Lorsque dans son nouveau « discours positif sur l'immigration », Nicolas Sarkozy disait vouloir « reconnaître au gouvernement et au Parlement le droit de fixer chaque année, catégorie par catégorie, le nombre des personnes admises à s'installer sur [le] territoire [français] », il se fixe en même temps comme objectifs : « d'augmenter de 50 % (...) les reconduites à la frontière, dans le cadre de la lutte contre l'immigration irrégulière, de mieux maîtriser l'immigration familiale » par le truchement de nouvelles « conditions de logement et de ressources plus strictes pour le regroupement familial », tout en excluant « tout plan de régularisations massives sur le modèle espagnol ». Avait-il déjà à l'esprit le fameux « test ADN pour le regroupement familial » ? Tout en son temps portait à le croire.

Quant aux refus de visa et de titre de séjour aux personnes suspectées de « polygamie et de maltraitance des femmes », ils suscitèrent l'indignation du MRAP (Mouvement contre le racisme et pour l'amitié entre les peuples). Dans un communiqué, qui remonte au mois de juillet 2005, ce mouvement accuse M. Sarkozy de prendre « le risque de donner des gages dangereux (...) aux électeurs extrémistes ». On connaît la suite. Réagissant au communiqué du MRAP, Nicolas Sarkozy « fait part de son étonnement sincère » et dit vouloir « montrer aux Français et aux étrangers qui ont choisi en toute légalité de vivre sur [le] territoire [français], que le gouvernement s'occupe de leurs problèmes et assume ses responsabilités en matière d'immigration ».

Avant son remplacement à la Place Beauvau par Nicolas Sarkozy, Dominique de Villepin reçoit une commission composée de 16 députés UMP, de deux députés UDF, et - tenez-vous bien - de 2 députés PS, Jean Pierre Blazy (Député du Val d'Oise et Maire de Gonesse) et Christophe Masse (Député des Bouches du Rhône). Cette commission composite remet un rapport dans lequel les parlementaires préconisent l'interdiction du « patois des immigrés », révélatrice, de l'avis d'un autre député PS, Christophe Caresch, d'« une approche totalement primaire et caricaturale de la délinquance des mineurs » et par ricochet de la problématique de l'immigration.

Dominique de Villepin et Nicolas Sarkozy s'accordent finalement sur l'idée d'une « immigration choisie » qui sonna le glas du dialogue franco-africain, l'unique moyen de regrouper autour d'une même table les représentants de ceux qui fuient la misère, la guerre et l'instabilité et de ceux qui semblent avoir définitivement tourné le dos à ces fléaux. Le dialogue n'aura pas lieu avant très longtemps. A Dakar, M. Sarkozy confirme la mise en place de la « carte compétence-talent » et déclare, péremptoirement,  que « la France n'a pas à rougir de ce qu'elle fait. Elle continuera à le faire ». Le président Wade était prêt à  l'aider, lui qui estimait que « l'émigration clandestine constitue un danger pour l'Afrique et que son gouvernement va la combattre par tous les moyens ».

Par quels moyens ? En existe-il vraiment qui ne choquent pas ? Pour rappel, « l'organe de direction de la Banque mondiale [avait] donné son feu vert (...) à l'annulation de plusieurs dizaines de milliards de dollars de dette multilatérale des pays les plus pauvres de la planète (...) ». « Il [s'agissait] (...) d'annuler 40 milliards de dollars dus par les 18 pays les plus pauvres à trois institutions multilatérales (BM, FMI et Banque africaine de développement)  »

Par exemple, selon le journal L'Indépendant, paraissant à Ouagadougou, « l'état du portefeuille de la dette du Burkina en fin mars 2005 [montrait] que le Burkina doit à ces trois institutions 71,33 % de ses dettes contractées. Ce pourcentage correspond à 749,79 milliards de F CFA sur un portefeuille total estimé à 1051,04 milliards de F CFA ». Avalisée par les dirigeants du G8, la mesure ne semble avoir rien réglé. Le Burkina, comme les 17 autres pays concernés, déplorent surtout les facteurs de commerce inéquitable que sont les barrières douanières et les subventions agricoles. « Allons-nous, s'interroge le président malien Amadou Toumani Touré (ATT), continuer à cultiver du coton pour récolter des déficits alors que les nantis cultivent du coton pour récolter des subventions ? » C'était lors du sommet Afrique-France de décembre 2005. Concrètement, un lien entre désendettement et immigration permettrait de jauger l'impact réel de la mesure.

L'épanouissement de chaque habitant de la planète Terre, là où il est, est un facteur innovant de paix auquel une annulation surveillée (loin de tout « système de corruption réciproque qui, depuis la fin de l'occupation coloniale, lie la France à ses affidés africains ») de la dette totale devrait pouvoir contribuer.

Trois ans d'impasse en Côte d'Ivoire, sans changement de régime, montrent bien que dans un monde qui change les pourparlers entre partenaires sont la seule voie à explorer. En matière d'immigration, la Francophonie des peuples s'accommode-t-elle de l'unilatéralisme de M. Sarkozy ? Elle s'en accommodait d'autant moins que le président français ne trouva pas choquant le recours au test ADN pour le regroupement familial. A ce sujet, la position de l'ancien Premier ministre français Jean-Pierre Raffarin - plutôt opposé au test - conforte non seulement la conception africaine de la famille mais montre surtout que la droite de la droite avait été bien au pouvoir en France sous Sarkozy. « Je ne crois pas que le lien biologique soit le lien exclusif de la structure familiale », avait laissé entendre, sur France Inter, le sénateur UMP de la Vienne. L'idée, agitée à Dakar, d'« une politique d'immigration négociée ensemble, décidée ensemble pour que la jeunesse africaine puisse être accueillie en France et dans toute l'Europe avec dignité et avec respect », s'était définitivement volatilisée. L'avenant de Dakar - acte par lequel le ministre français de l'Identité nationale, de l'Immigration et du Co-développement, Brice Hortefeux, et le ministre sénégalais de l'Intérieur, Ousmane Ngom, modifièrent les « accords » franco-sénégalais sur la gestion des flux migratoires - n'affecta pas la politique française d'« immigration choisie ». En 2008, l'objectif de cette politique était de porter à 26 000 - au lieu des 25 000 en 2007 - le nombre d'expulsions en même temps qu'elle siphonne le réservoir de talents des pays africains « amis » de la France.

Bernard Henri-Lévy avait raison sur un point : plutôt que d'opposer les civilisations, le vrai choc oppose la démocratie au fascisme toujours tentant. Invité, le mardi 9 octobre 2007, de France Inter, BHL déclare que « Guaino, (...) est raciste. C'est lui qui a fait le discours de Dakar, que le président Sarkozy a prononcé (...) et qu'il a dû découvrir dans l'avion parce que Sarkozy n'est pas raciste. Discours ignoble où l'on disait que si l'Afrique n'était pas développée c'était parce qu'elle n'était pas inscrite dans l'histoire (...). Dire cela en effaçant complètement la colonisation, la destruction du pays par cette époque honteuse du colonialisme, c'est du Guaino et c'est du racisme (...). Ce discours est un discours raciste, celui qui l'a écrit est donc vraisemblablement un raciste ».  En disant cela, Bernard Henri-Lévy renvoie à l'intellectuel d'Ory et de Sirinelli. Cet intellectuel-là se définit par ce qu'il dit tout haut et fait, pas par ce qu'il est. Aucune importance si Guaino - lui qui prétend connaître l'Afrique mieux que les Africains - dit de BHL qu'il est « un petit con prétentieux ». « Le drame de l'Afrique c'est que l'homme africain n'est pas assez entré dans l'histoire. Le paysan africain, qui depuis des millénaires, vit avec les saisons, dont l'idéal de vie est d'être en harmonie avec la nature, ne connaît que l'éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles », souffla Guaino à Sarkozy. Mais en exemptant le locuteur Sarkozy de toute responsabilité, BHL semble oublier le précepte de Machiavel relatif aux conseillers du Prince : « Un prince qui manque [vraiment] de sagesse ne sera jamais sagement conseillé. » Parce que  « les bons conseils, d'où qu'ils viennent, procèdent toujours de la sagesse du prince, et non la sagesse du prince de ces bons conseils »,  renchérit l'auteur des Discours sur la Décade de Tite-live. Répétons-le : Oscar Morgenstern, cité par Raymond Aron dans une préface au Prince du philosophe et secrétaire florentin, « déplore que les spécialistes modernes de la science politique n'aient pas soumis les préceptes de Machiavel à une analyse rigoureuse afin de dégager ceux qui gardent peut-être une valeur opérationnelle ».

La nuance dans l’analyse

Les jeunes candidats à l'émigration sont naturellement plus sensibles à l'analyse de Jean-François Bayart en la matière qu'à celle du président sénégalais, pris de court par l'ADN. L'auteur de « L'État en Afrique : la politique du ventre » - « une lecture à la fois provocante et nuancée de ce qu'il est convenu de nommer le "développement” » -, rappelle opportunément que « les Africains d'aujourd'hui, à l'instar de leurs ancêtres, ne sont pas étrangers à l'"aventure" et savent "s'élancer vers l'avenir" ». « Telle est précisément, explique-t-il, la signification de l'émigration que ne dicte pas la seule désespérance des jeunes face à la misère, comme l’ânonne trop souvent et comme l'a paradoxalement reconnu le Président lui-même - [Sarko bien sûr] - dans son discours, mais bel et bien leur volonté positive de conquérir leur dignité d'homme adulte, de bénéficier des opportunités de la globalisation, d'en faire profiter leur pays et leur famille, de s'enrichir matériellement et culturellement ». Une première bonne réponse à la question que d'autres se posent toujours : « Pourquoi émigrent-ils ? ».

Mais comme s’il ne voulait rien savoir en rédigeant son livre intitulé « le Lion, le Papillon et l’Abeille » (Débats Publics, 2023), l’ancien Premier ministre du Sénégal de 2014 à 2019, Mahammed Boun Abdallah Dionne (1959-2024) écrit : « ”Former la jeunesse” suppose qu’on se décide à ”investir dans l'infrastructure technologique, la formation des enseignants et le développement de ressources pédagogiques numériques adaptées aux contextes locaux”. C’est seulement après qu’”il nous faut changer de logiciel de croissance afin que nos nations puissent changer de palier de manière solidaire et que les enfants d'Afrique puissent trouver des opportunités de prospérité par leur enracinement économique et non à partir de leur ouverture au reste du monde”. Cette ouverture arrive juste après quand le besoin de “s’élancer sur l’avenir” aura été conquis sur le dévoiement de la force de travail potentielle, non employée, [qui] alimente la grande criminalité, le trafic de personnes, les réseaux d'émigration irrégulière et leurs pirogues de la mort, les rébellions, l'extrémisme violent et le terrorisme international ». Un bon signal dans l’optique d’une co-construction.

On voit bien que l’intérêt marchand pour la « bonne histoire » des migrants oblitère le doute cartésien et, bien sûr, son dépassement par « la pensée complexe » - chère á Edgar Morin -,  la seule capable de nuancer l’examen du réel en reliant l’irrépressible mouvement migratoire à son histoire à la fois interne aux sociétés d’où partent les migrants comme à celles qui les accueillent temporairement ou durablement.

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