(AfriquesPlus) - L’intelligence artificielle pourrait devenir un puissant levier de transformation économique pour l’Afrique, mais son impact dépendra de la capacité des États à inclure les millions de travailleurs du secteur informel dans cette révolution technologique. Dans une analyse du Center for Strategic and International Studies (CSIS), les chercheurs Ayantola Alayande, Catherine Nzuki et Aaron Stanley alertent sur le risque de voir l’IA profiter principalement aux secteurs déjà structurés, alors que la majorité des Africains travaillent dans l’économie informelle.
Le continent africain devrait accueillir près de 700 millions de nouveaux travailleurs d’ici 2050, soit environ 85 % de la croissance mondiale de la population active. Pourtant, les créations d’emplois ne suivent pas cette progression démographique. Les auteurs rappellent que l’Afrique doit générer environ 15 millions d’emplois supplémentaires chaque année pour absorber l’arrivée de nouveaux actifs.
Dans ce contexte, l’intelligence artificielle apparaît comme une opportunité, mais aussi comme un défi majeur. « L’Afrique a besoin de créer 15 millions d’emplois supplémentaires par an pour suivre l’évolution de sa main-d’œuvre en croissance », soulignent les auteurs, qui estiment que l’IA peut contribuer à répondre à cette urgence si elle est intégrée aux réalités économiques du continent.
L’étude souligne notamment que près de 81 % des emplois africains sont informels, avec des travailleurs souvent exclus des dispositifs de formation, de financement et de protection sociale. Cette situation concerne particulièrement les jeunes, qui représentent une part importante de la population active. Pour les chercheurs, l’informalité constitue à la fois une faiblesse et une opportunité : elle protège temporairement certains travailleurs d’une automatisation rapide, mais elle risque aussi de les priver des bénéfices de l’innovation numérique.
« La question centrale est de savoir comment engager l’économie informelle dans les stratégies nationales d’intelligence artificielle », écrivent les auteurs, estimant que les politiques publiques ne peuvent pas se limiter aux grandes entreprises technologiques, aux centres de recherche ou aux secteurs fortement numérisés.
Plusieurs pays africains ont déjà lancé des stratégies nationales ambitieuses. Le Nigeria mise sur la formation massive aux compétences numériques avec son programme 3 Million Technical Talent (3MTT), qui ambitionne de former trois millions de personnes, notamment dans les domaines liés à l’intelligence artificielle. Le Kenya privilégie l’investissement dans les infrastructures numériques, les centres de données et les pôles d’innovation. L’Afrique du Sud, quant à elle, inscrit l’IA dans une perspective de croissance inclusive et de création d’emplois.
Ces initiatives montrent une volonté politique croissante d’utiliser l’IA comme outil de développement. Selon les auteurs, « les stratégies africaines d’intelligence artificielle affichent un engagement clair en faveur de la formation, des infrastructures locales et des partenariats avec le secteur privé ». Mais ils estiment que ces politiques doivent encore mieux prendre en compte les réalités des travailleurs informels, notamment dans l’agriculture, le commerce, l’artisanat et les transports.
L’enjeu est particulièrement important au Nigeria et au Kenya, où l’économie informelle représente respectivement 93 % et 84 % des emplois. Les travailleurs concernés pourraient bénéficier d’outils d’intelligence artificielle adaptés à leurs besoins : aide au diagnostic agricole, accès facilité au crédit, optimisation des chaînes de transport ou amélioration de la gestion des petites entreprises.
Les chercheurs recommandent notamment de développer des outils accessibles dans les langues locales, capables de fonctionner avec une faible connexion internet et adaptés aux usages quotidiens des petits entrepreneurs. Ils plaident aussi pour des mécanismes publics d’accompagnement, comme des formations ciblées, des aides financières et des dispositifs favorisant l’expérimentation.
« Une trajectoire africaine véritablement significative en matière d’IA doit viser les commerçants, les agriculteurs, les conducteurs, les artisans et tous ceux qui restent largement exclus de l’utilisation actuelle de ces technologies », insistent les auteurs.
Pour le CSIS, l’avenir de l’intelligence artificielle en Afrique ne se jouera donc pas uniquement dans les laboratoires, les startups ou les grandes entreprises. Il dépendra de la capacité des gouvernements à transformer cette technologie en un outil accessible au plus grand nombre. L’IA pourrait ainsi devenir un accélérateur de développement, à condition qu’elle réduise les fractures économiques au lieu de les approfondir.