(AfriquesPlus) - Dans un bus de Nairobi, Willie Oeba ne demande pas seulement aux passagers d’écouter ses vers. Il les appelle à s’inscrire sur les listes électorales avant la présidentielle d’août 2027. Le poète et militant des droits humains porte ainsi la contestation là où elle circule chaque jour : dans les transports, puis sur les réseaux sociaux. Son parcours est raconté par Albane Thirouard dans un article publié par Le Monde le 28 septembre 2026.
Oeba qualifie ses interventions dans les matatus, ces minibus privés très utilisés au Kenya, d’« éducation civique ». Ses textes parlent du coût de la vie, de la précarité et des violences policières. « Je voulais porter mon message directement auprès de la population », explique-t-il au Monde. Son objectif dépasse la dénonciation : il cherche à transformer l’attention d’un public de passage en participation électorale.
Cette démarche s’inscrit dans une mobilisation plus large des jeunes électeurs. Oeba compte parmi les initiateurs de « Niko Kadi », une campagne lancée en 2026 pour encourager l’inscription sur les listes. La Commission électorale indépendante kényane, l’IEBC, vise 6,3 millions de nouveaux inscrits avant les élections générales de 2027 et multiplie les opérations destinées aux jeunes.
Le spoken word, ou poésie parlée, donne à cet engagement une forme immédiatement accessible. Les artistes alternent anglais, swahili, sheng — l’argot urbain de Nairobi — et langues locales. Leurs textes s’écoutent lors de performances et se diffusent en vidéo. Cette circulation leur permet de toucher un public qui ne fréquente pas nécessairement les salles de spectacle ou les cercles littéraires.
Les manifestations de 2024 contre un projet de nouvelles taxes ont donné à cette parole une gravité particulière. La Commission nationale kényane des droits humains a recensé 60 morts pendant les protestations ; Amnesty International Kenya en a documenté 63. Les mobilisations qui ont suivi ont, elles aussi, été marquées par des violences. Human Rights Watch relève notamment des morts, des disparitions et des arrestations arbitraires lors des manifestations de 2025.
Dans Burden of Thought, le poète Dorphanage mêle sa propre histoire aux inégalités sociales et au souvenir des victimes de 2024. Il cite leurs noms, évoque les familles et les parcours interrompus. « Sans être présent physiquement, il est possible de faire entendre sa voix », dit-il au Monde. Ses vers offrent ainsi une autre voie d’expression dans un contexte où descendre dans la rue peut exposer les manifestants à la répression.
D’autres artistes puisent dans les mêmes événements. Njuki Githethwa a écrit What Just Happened ? après les manifestations de juin 2024 ; Sungu Oyoo y revient dans son recueil Abolish Everything. Chez Mufasa, le texte My Boys Are Dying aborde les difficultés de la jeunesse. Ces œuvres ne défendent pas toutes le même propos, mais elles font entrer dans la création littéraire des expériences que le débat politique traite souvent sous forme de bilans ou de statistiques.