L’essor de l’intelligence artificielle offre de nouveaux outils aux acteurs qui cherchent à influencer et manipuler l’opinion publique. Mais plus ces opérations se multiplient, plus leurs traces numériques peuvent également faciliter leur détection, explique John Hultquist, responsable de l’analyse au sein de Google Threat Intelligence.
Dans un entretien accordé à La Tribune, l’expert revient sur l’évolution des campagnes de désinformation et sur le dilemme auquel sont confrontés les chercheurs lorsqu’ils rendent leurs analyses publiques : informer le public sans contribuer, malgré eux, à donner davantage de visibilité aux opérations qu’ils dénoncent.
Informer sans amplifier la propagande
La publication de rapports détaillant les mécanismes d’une campagne d’influence comporte toujours un risque. En exposant les techniques utilisées, les chercheurs peuvent involontairement attirer l’attention sur les contenus ou les réseaux concernés.
Pour John Hultquist, cette difficulté ne doit toutefois pas conduire au silence. La transparence permet, selon lui, de mieux armer les professionnels de la cybersécurité, mais aussi les citoyens, face à des opérations de manipulation souvent difficiles à identifier.
Le responsable de Google Threat Intelligence souligne que la connaissance de ces méthodes a considérablement progressé au cours de la dernière décennie. L’objectif est notamment de documenter les procédés utilisés et d’empêcher la multiplication de faux comptes ou de réseaux artificiels destinés à influencer les internautes.
L’IA facilite la manipulation, mais laisse aussi des traces
L’intelligence artificielle générative constitue désormais un nouvel atout pour les campagnes d’influence. Elle permet notamment de produire rapidement des textes plus crédibles, de fabriquer des contenus réalistes ou encore de reproduire artificiellement des voix.
Mais cette sophistication ne rend pas nécessairement les opérations indétectables. Au contraire, leur déploiement à grande échelle génère davantage de traces numériques.
John Hultquist évoque ainsi un paradoxe : plus une campagne s’étend, plus elle risque de laisser une signature exploitable par les analystes. La répétition des mêmes procédés permet aux spécialistes d’identifier plus facilement les méthodes utilisées.
Moscou, un acteur particulièrement surveillé
Parmi les techniques observées figure notamment la création répétée de faux médias et de réseaux destinés à diffuser certains récits. Une méthode que les analystes de Google associent régulièrement aux opérations d’influence russes.
L’industrialisation de ces campagnes constitue désormais un défi majeur pour les acteurs chargés de surveiller les menaces informationnelles. Avec l’IA, la production de contenus manipulatoires peut gagner en rapidité et en réalisme, tandis que les opérations peuvent toucher simultanément plusieurs publics et plusieurs plateformes.
Pour les chercheurs, l’enjeu consiste donc à comprendre ces nouvelles méthodes sans devenir, paradoxalement, les relais involontaires des campagnes qu’ils cherchent à combattre.