(AfriquePlus) - Les statistiques du chômage n'ont pas encore sonné l'alarme, mais Francis Fukuyama s'inquiète d'un autre risque de l'intelligence artificielle : la perte de la reconnaissance sociale attachée au travail. Dans le podcast Odd Lots de Bloomberg, il a répondu aux questions des journalistes Tracy Alloway et Joe Weisenthal, sceptique face à l'idée d'un monde libéré du labeur.
Le plus grand choc de l'IA sur le marché du travail ne se lit peut-être pas dans les courbes de chômage. Deux études nationales, l'une danoise et l'autre américaine, ne trouvent aucune relation nette entre l'exposition ou l'adoption de l'IA et l'évolution de l'emploi global. Les effets, en revanche, seraient concentrés sur certains métiers et sur les plus jeunes. Aux États-Unis, l'emploi dans les métiers exposés à l'IA a reculé chez les jeunes travailleurs, alors qu'il s'est maintenu ou a progressé chez leurs aînés.
Le tableau s'affine d'étude en étude. Les chercheurs de la Réserve fédérale de Dallas avancent que l'IA pourrait se substituer aux débutants, riches d'un savoir livresque mais sans expérience, tout en aidant les travailleurs expérimentés. Un travail mené à Stanford par Erik Brynjolfsson et ses collègues va dans le même sens : l'emploi des 22-25 ans recule nettement là où l'IA sert surtout à automatiser. Le cabinet Revelio Labs, cité par le Forum économique mondial, évalue de son côté à 35 % la chute des offres d'emploi pour débutants aux États-Unis sur dix-huit mois, en grande partie à cause de l'IA.
Le débat reste ouvert. PwC observe dans son baromètre 2026 que les postes de débutants exposés à l'IA ont progressé de 35 % depuis 2019, tandis que les autres postes de débutants reculaient de 10 %, à condition qu'ils exigent davantage de jugement. Autrement dit, l'IA ne détruit pas seulement des emplois : elle en change la nature.
C'est ici que l'entretien de Bloomberg prend tout son intérêt. Tracy Alloway et Joe Weisenthal, les deux animateurs d'Odd Lots, ont soumis à l'auteur de La Fin de l'histoire et le dernier homme deux futurs possibles : celui d'une humanité gagnée par le nihilisme et l'ennui, ou celui d'une utopie où les machines travaillent pendant que nous cultivons nos passions.
Fukuyama a ramené cette seconde vision à John Maynard Keynes, qui imaginait, dans un essai de 1930, une semaine de travail d'une quinzaine d'heures grâce aux gains de productivité. Le politologue n'y croit pas, pas plus qu'au revenu universel de base. Sa raison tient à ce qu'il appelle la thumos, un mot grec pour la fierté, la part d'orgueil qui fait que les êtres humains, au-delà de leurs besoins matériels, veulent voir leur dignité reconnue. Or celle-ci passe largement par le travail : être payé, c'est savoir que la société juge utile ce que l'on fait.
Sa formule est imagée : une société où chacun vendrait des bricoles sur Etsy sans exercer de véritable activité productive ne procurerait aucun sentiment de fierté ni d'accomplissement. Il rapproche ce vide de la sphère de la « manosphère » en ligne, dont les membres, à l'entendre, passent leurs journées devant des écrans et bâtissent des fantasmes de toute-puissance tout en sachant qu'ils sont exclus des vrais accomplissements.
Deux issues lui paraissent possibles : soit une solitude et un malheur durables, soit une révolte, avec son lot de turbulences politiques. Les deux journalistes ont plaisanté sur une troisième voie, celle où l'on se sentirait supérieur aux robots. Fukuyama a répondu qu'on ne conserverait pas longtemps ce sentiment.
Cette thèse n'est pas neuve, mais elle prend un relief particulier quand les premiers signes de fragilisation touchent les jeunes qui cherchent leur premier emploi. Un premier poste est un revenu, mais aussi un apprentissage, un réseau et un statut. Quand cette porte d'entrée se rétrécit, ce n'est pas seulement un salaire qui manque, mais un chemin d'intégration sociale.
La réflexion de Fukuyama invite ainsi à déplacer la discussion. Plutôt que de se demander combien d'emplois l'IA supprimera, il faut aussi s'interroger sur ce que les sociétés proposeront à ceux qu'elle laissera sans place reconnue.