(AfriquesPlus) - (AfriquesPlus) - Le chiffre est brutal. Parmi les étudiants internationaux originaires d’Afrique inscrits pour la première fois en première année de licence dans une université française en 2020-2021, seuls 21 % ont obtenu leur diplôme en trois ans et 28 % en trois ou quatre ans. Autrement dit, à l’issue de la quatrième année suivant leur inscription, près de trois étudiants africains sur quatre n’avaient pas obtenu leur licence.
Ces données figurent dans le rapport Universités : assumer l’excellence, déposé le 7 septembre 2026 par une commission d’enquête du Sénat français sur la capacité des universités à garantir « l’excellence académique du service public de l’enseignement supérieur ». Présidée par le sénateur communiste Pierre Ouzoulias et rapportée par la sénatrice Les Républicains Laurence Garnier, la commission a procédé à plusieurs mois d’auditions avant de formuler une série de propositions sur la sélection à l’université, les droits d’inscription, le financement des établissements et l’accueil des étudiants internationaux.[1]
La reprise médiatique du rapport a rapidement donné lieu à une formule simple : les étudiants africains enregistreraient les taux d’échec les plus élevés en France. Cette affirmation s’appuie sur des chiffres authentiques, mais elle demande à être sérieusement précisée. Elle ne concerne pas tous les jeunes d’origine africaine étudiant en France, mais principalement les étudiants venus de l’étranger pour y suivre une formation diplômante. Elle porte surtout sur l’obtention de la licence dans un délai de trois ou quatre ans. Elle ne signifie donc pas nécessairement que tous les autres étudiants ont définitivement échoué : certains se sont réorientés, ont interrompu leurs études, changé d’établissement ou obtenu leur diplôme plus tard.
La prudence sémantique ne doit cependant pas servir à évacuer le problème. Même correctement délimité, l’écart est considérable et mérite mieux qu’un constat comptable.
L’Afrique, première région d’origine et dernière pour la réussite en licence
La France accueillait environ 443 500 étudiants étrangers pendant l’année universitaire 2024-2025, dont quelque 340 000 étudiants en mobilité internationale. Les étudiants venant d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient représentaient 27 % de l’ensemble, et ceux d’Afrique subsaharienne 26 %. À elles seules, ces deux zones fournissaient donc plus de la moitié des étudiants étrangers présents dans l’enseignement supérieur français.
Le poids de l’Afrique est également visible dans le classement par pays. Le Maroc arrivait en tête avec 42 015 étudiants, devant l’Algérie, qui en comptait 34 758. Le Sénégal occupait la cinquième place avec 17 722 étudiants. La Tunisie, la Côte d’Ivoire et le Cameroun figuraient également parmi les dix premiers pays d’origine. En cinq ans, les effectifs avaient progressé de 30 % pour le Sénégal, de 31 % pour la Côte d’Ivoire et de 55 % pour le Cameroun.[2]
Cette croissance contraste avec les résultats universitaires. Pour la cohorte entrée en licence en 2020-2021, le taux d’obtention du diplôme en trois ou quatre ans atteignait 28 % pour les étudiants africains, contre 38 % pour l’ensemble des étudiants. Il s’élevait à 38 % pour les internationaux venus des Amériques, 42 % pour ceux d’Europe hors Union européenne, 46 % pour ceux de l’Union européenne et 47 % pour les étudiants d’Asie et d’Océanie.
Une autre série de données citée par le Sénat, portant sur les étudiants inscrits pour la première fois en 2018-2019, distingue le Maghreb de l’Afrique subsaharienne. Le taux d’obtention de la licence en trois ou quatre ans s’établissait alors à 37,5 % pour les étudiants du Maghreb et à 40,1 % pour ceux d’Afrique subsaharienne, contre environ 50 % pour les étudiants venus d’Asie-Océanie, d’Europe ou des Amériques.[3]
Il faut toutefois éviter de transformer cette hiérarchie propre à la licence en vérité générale sur tous les parcours. En master, les étudiants internationaux africains entrés en 2020-2021 obtenaient leur diplôme en deux ou trois ans dans 66 % des cas. Le résultat restait inférieur à la moyenne de l’ensemble des étudiants, qui était de 74 %, mais il n’était pas le plus faible du tableau : les étudiants de l’Union européenne affichaient un taux de 65 %, tandis que ceux des Amériques se situaient également à 66 %.
L’expression « taux d’échec le plus élevé » est donc exacte pour la licence et pour le périmètre étudié. Étendue indistinctement à tous les étudiants africains et à tous les cycles, elle devient trompeuse.
Un constat statistique n’est pas une explication
La faiblesse centrale du rapport apparaît précisément à cet endroit. Il mesure un écart, mais ne permet pas d’en établir les causes. Or une origine géographique n’explique rien par elle-même. La catégorie « Afrique » réunit 54 pays, des systèmes scolaires différents, des langues d’enseignement diverses, des milieux sociaux très inégaux et des trajectoires individuelles incomparables. Elle rapproche artificiellement un étudiant camerounais formé dans un lycée bilingue, une étudiante sénégalaise issue d’un établissement public, un jeune Marocain passé par une classe préparatoire et une étudiante sud-africaine anglophone.
Le rapport reconnaît d’ailleurs les limites de l’information disponible. La directrice générale de Campus France, Donatienne Hissard, a indiqué à la commission ne pas disposer, dans le système InserSup, de données désagrégées permettant de distinguer correctement les parcours des étudiants nationaux et internationaux. Les sénateurs s’appuient donc sur plusieurs sources, plusieurs cohortes et des périmètres qui ne se recouvrent pas toujours exactement.
Plus fondamentalement, les données brutes ne neutralisent pas les différences de profil. Une note du service statistique du ministère français de l’Enseignement supérieur publiée en janvier 2025 concluait que les écarts de réussite entre étudiants français et étrangers s’expliquaient « principalement par des différences sociodémographiques ». Il faudrait donc comparer des étudiants placés dans des situations équivalentes : même filière, même établissement, même niveau scolaire initial, mêmes ressources, même situation de logement, même volume de travail salarié et même maîtrise de la langue académique.
Sans ces précautions, le risque est de faire passer une inégalité de conditions pour une différence de valeur ou de capacité.
Sélectionnés pour venir, insuffisamment accompagnés pour réussir
La France a développé depuis plusieurs années une politique volontariste d’attractivité internationale. La stratégie « Bienvenue en France », lancée en 2018, visait notamment à accueillir 500 000 étudiants étrangers à l’horizon 2027. À mesure que l’objectif quantitatif se rapprochait, la question qualitative est restée en retrait : quels étudiants recruter, dans quelles formations, avec quel accompagnement et quelles chances réelles de diplomation ?
Le paradoxe est manifeste. Les candidats africains doivent franchir une succession de filtres : examen du dossier académique, procédure Campus France dans de nombreux pays, admission par un établissement, justification de ressources financières et délivrance du visa. Ce parcours donne l’image d’une sélection exigeante. Pourtant, une fois en France, beaucoup découvrent une université de masse où l’encadrement en premier cycle est limité et où l’autonomie attendue des étudiants est considérable.
Le problème ne saurait donc être réduit à une supposée insuffisance du niveau scolaire des candidats. Il interroge aussi la cohérence entre les procédures de recrutement, les prérequis réels des formations et la capacité des établissements à accompagner les étudiants admis.
Certaines orientations peuvent être mal ajustées. Un étudiant peut être accepté dans une filière faute d’avoir obtenu son premier choix, intégrer une formation dont il connaît imparfaitement le contenu ou découvrir trop tard que les méthodes d’évaluation françaises diffèrent profondément de celles auxquelles il était habitué. La maîtrise du français courant ne garantit pas celle de l’écriture universitaire, de la dissertation, du commentaire juridique, du raisonnement scientifique ou des codes implicites attendus dans les travaux académiques.
La distance entre admission administrative et intégration pédagogique est parfois immense.
Le poids décisif de la précarité
Les conditions matérielles occupent une place essentielle dans cette équation. Pour obtenir un visa étudiant, le candidat doit justifier d’un niveau minimal de ressources. Cette exigence administrative ne garantit pourtant pas qu’il pourra vivre dignement une fois installé dans une ville universitaire où les loyers, les transports et l’alimentation absorbent rapidement son budget.
Les étudiants internationaux sont surreprésentés parmi les bénéficiaires des aides d’urgence des Centres régionaux des œuvres universitaires et scolaires et dans le recours à l’aide alimentaire. Le rapport sénatorial le relève lui-même. Il souligne également qu’ils occupent environ 30 % du parc de logements étudiants, soit près de 60 000 chambres, sans que cette offre suffise à couvrir les besoins.[4]
Pour de nombreux étudiants africains, la précarité se double de l’absence d’un soutien familial immédiatement mobilisable en France. Aux dépenses ordinaires peuvent s’ajouter le coût du visa, du billet d’avion, de l’installation, de la caution locative, de l’assurance et parfois des frais d’inscription différenciés. Le travail salarié devient alors une nécessité. Mais les heures consacrées à la restauration, à la livraison, au gardiennage ou à d’autres emplois précaires sont autant d’heures soustraites aux cours, aux bibliothèques et à la préparation des examens.
L’échec universitaire peut ainsi être le résultat visible d’une précarité invisible.
À cela s’ajoutent les discriminations dans l’accès au logement, à l’emploi ou aux stages, la solitude, les démarches répétées en préfecture et l’incertitude liée au renouvellement du titre de séjour. Pour un étudiant français, une année ratée constitue un revers académique. Pour un étudiant étranger, elle peut aussi menacer le droit au séjour et rendre toute réorientation plus risquée. La pression n’est donc pas comparable.
Du diagnostic à une politique de sélection accrue
La manière dont le Sénat mobilise ces résultats appelle également une lecture politique. Le rapport ne se contente pas de réclamer un meilleur accompagnement des étudiants. Il propose de renforcer la sélection à l’entrée de l’université, de ne plus considérer le baccalauréat comme un passeport automatique vers le supérieur et de donner davantage de poids aux prérequis dans Parcoursup.
Il recommande parallèlement de porter les droits annuels d’inscription des étudiants non boursiers à environ 900 euros en licence et 1 300 euros en master, contre respectivement 178 et 254 euros actuellement. La commission affirme que les étudiants modestes seraient protégés par des exonérations et une refonte des bourses. Mais toute hausse généralisée des frais risque d’affecter particulièrement les étudiants internationaux et les familles dont les revenus sont perçus dans des monnaies plus faibles que l’euro.
Concernant les étudiants étrangers, le rapport critique une stratégie française jugée trop quantitative. Il estime que l’augmentation récente des effectifs a surtout bénéficié aux étudiants du Maghreb et d’Afrique subsaharienne, dont les taux de réussite sont inférieurs à la moyenne et qui auraient davantage tendance à rester en France après leurs études.
Ce rapprochement entre origine, réussite universitaire et maintien sur le territoire n’est pas neutre. Il déplace progressivement le débat de la politique éducative vers la politique migratoire. Les étudiants africains risquent alors d’être considérés moins comme les membres d’une communauté universitaire que comme des flux à sélectionner selon leur « performance », leur utilité économique ou leur probabilité de retour.
La France est en droit d’évaluer sa politique d’accueil et d’exiger la qualité des formations proposées. Mais une politique exclusivement fondée sur le tri des candidats les plus immédiatement performants ignorerait la mission d’émancipation de l’université et la responsabilité des établissements dans la réussite de ceux qu’ils ont admis.
Une relation universitaire encore marquée par l’asymétrie
Le débat dépasse la seule situation des campus français. La mobilité étudiante s’inscrit dans une relation ancienne et profondément asymétrique entre la France et les pays africains francophones. Les liens linguistiques et historiques expliquent qu’un étudiant étranger sur deux en France soit originaire d’un État membre de l’Organisation internationale de la Francophonie. La France bénéficie de cette proximité : elle attire des étudiants déjà francophones, souvent formés en partie aux frais de leur pays d’origine, qui contribuent aux recettes des établissements, à l’économie locale et au rayonnement international du système français.
Les pays africains, de leur côté, voient partir une partie de leur jeunesse la mieux formée. Certains diplômés reviennent et enrichissent leur société par les compétences et les réseaux acquis. D’autres restent en France, parfois parce que les perspectives professionnelles y sont plus favorables, parfois parce que leur pays ne leur offre pas de débouchés correspondant à leur qualification.
Le rapport relève que le taux de maintien en France des diplômés internationaux reste inférieur à celui observé en Allemagne ou aux États-Unis. Il souligne néanmoins que les étudiants originaires d’Algérie, du Cameroun, du Maroc, du Sénégal ou de Tunisie restent plus souvent en France que ceux venus des États-Unis, de Chine, du Brésil ou du Mexique. Là encore, le constat demande une analyse plus profonde. Rester n’est pas nécessairement l’expression d’un projet migratoire dissimulé. Cela peut aussi traduire la persistance d’un marché du travail franco-africain intégré, la force des diasporas, l’absence de dispositifs de retour, les écarts de rémunération ou la difficulté de valoriser certains diplômes dans le pays d’origine.
Une politique équilibrée devrait donc être construite avec les universités et les États africains : formations conjointes, doubles diplômes, mobilité dans les deux sens, soutien à la recherche sur le continent, accompagnement du retour volontaire et circulation des compétences plutôt qu’opposition simpliste entre départ et retour.
Ce que les chiffres devraient obliger la France à regarder
Les faibles taux de diplomation des étudiants africains ne doivent être ni dissimulés par crainte d’alimenter les stéréotypes, ni brandis comme la preuve d’une incapacité collective. Ils devraient conduire à évaluer toute la chaîne : information avant le départ, sincérité du recrutement, adéquation entre le dossier et la formation, accueil à l’arrivée, logement, soutien linguistique, tutorat, santé mentale, ressources financières, droit au travail et possibilités de réorientation.
Il faudrait également publier des données plus fines, ventilées par pays, filière, niveau d’études, établissement, situation sociale et parcours antérieur. Le taux brut par continent est trop imprécis pour fonder une politique juste. Il dit où se trouve une difficulté, mais non ce qui la produit.
Le rapport du Sénat a au moins le mérite de rendre visible une réalité préoccupante : la France attire massivement les étudiants africains, mais ne leur garantit pas les mêmes chances de réussite qu’à d’autres groupes. La réponse ne peut consister uniquement à fermer davantage la porte d’entrée. Elle doit aussi conduire à se demander ce qui se passe après que cette porte a été franchie.
Car derrière chaque pourcentage se trouve un investissement familial souvent considérable, un projet personnel, une rupture géographique et parfois une dette. Lorsqu’un étudiant africain échoue dans une université française, cet échec n’est jamais seulement le sien. Il interroge également l’établissement qui l’a admis, le dispositif qui l’a sélectionné et une politique d’attractivité qui a su le faire venir sans toujours savoir l’accompagner.
Sources
[1] Sénat français, Pierre Ouzoulias et Laurence Garnier, Universités : assumer l’excellence, rapport de commission d’enquête n° 943, tome I, déposé le 7 septembre 2026 : https://www.senat.fr/rap/r25-943-1/r25-943-1_mono.html
[2] Campus France, données 2024-2025 reproduites dans le rapport du Sénat, partie consacrée à la « surreprésentation des étudiants originaires d’Afrique et du Maghreb », paragraphes 1427 à 1457.
[3] Ministère de l’Enseignement supérieur, SIES, Parcours et réussite des étudiants étrangers en mobilité internationale, note d’information n° 10, juillet 2020, citée par le rapport sénatorial ; données complémentaires du Système d’information sur le suivi de l’étudiant pour la cohorte 2020-2021.
[4] Sénat français, rapport précité, données relatives au recours aux aides d’urgence, à l’aide alimentaire et au logement universitaire des étudiants internationaux.