(AfriquesPlus) - Sur un étal de Dakar, d'Abidjan ou de Lagos, un commerçant qui ne parle que quelques mots de français peut aujourd'hui régler un fournisseur chinois en quelques clics, sans jamais passer par une banque. « Tu ne peux pas le blaguer », résume Sylvio Contayon, responsable régional Afrique de l'Ouest chez Oval Finance, cité dans l'enquête de Forbes Afrique parue dans le numéro 93 du magazine, daté septembre-octobre 2026, sous la plume de Pokou Ablé. Cette scène illustre un basculement documenté dans l'article, celui d'un marché longtemps réduit à l'image d'un migrant envoyant 100 ou 200 euros à sa famille, mais qui sert désormais tout autant à régler un fournisseur, sécuriser une devise ou accélérer une livraison.
L'économiste Dilip Ratha, dont Forbes Afrique rappelle qu'une grande partie de la carrière s'est construite au sein du Groupe Banque mondiale, décrit les transferts de la diaspora comme un mécanisme qui « agit comme une assurance », les migrants envoyant davantage d'argent au pays lorsque leurs proches traversent une crise. Ce comportement contracyclique explique en partie l'ampleur atteinte par ces flux, à tel point qu'ils rivalisent désormais, à l'échelle du continent, avec les investissements directs étrangers. Le magazine cite les chiffres de la plateforme RemitSCOPE, adossée aux données de la Banque mondiale, selon lesquels plus de 104 milliards de dollars ont été envoyés vers l'Afrique en 2024, une trajectoire que Dilip Ratha voit grimper à environ 115 milliards de dollars en 2026.
Derrière ces montants agrégés se joue en réalité, selon Forbes Afrique, une bataille des corridors, chaque route financière ayant ses acteurs dominants, ses devises et ses habitudes d'usage. Au nord du continent, les opérateurs historiques et des acteurs numériques comme Wise ou Remitly structurent encore largement les échanges avec l'Europe et le Golfe.
En Afrique de l'Ouest, la concurrence se révèle bien plus dense, entre les réseaux de cash, le mobile money et des fintechs comme Wave, Orange Money, LemFi, Chipper Cash, Flutterwave ou TapTap Send. À l'Est, le Kenya, l'Ouganda, la Tanzanie et le Rwanda s'appuient sur une culture du mobile money plus ancienne, structurée autour de M-Pesa et d'Airtel Money, tandis qu'en Afrique centrale, des acteurs comme REasy au Cameroun tentent de percer malgré des contraintes réglementaires plus lourdes.
Des écarts de coût considérables entre banques et acteurs numériques
Sur le plan tarifaire, Forbes Afrique établit un contraste net entre les catégories d'opérateurs. Selon des données de la Banque mondiale citées dans l'enquête, au troisième trimestre 2025, les banques restaient les acteurs les plus chers pour l'envoi d'argent, avec un coût moyen de 14,99 %, contre 5,52 % pour les opérateurs de transfert classiques et seulement 3,54 % pour les acteurs entièrement numériques.
Certains paiements via des plateformes utilisant les stablecoins peuvent même descendre à 3 ou 4 % de frais, contre 8 % en moyenne, un gain que le magazine attribue à une chaîne d'intermédiaires raccourcie. Andrew Stewart, directeur financier de la fintech Thunes, illustre cette rapidité par l'exemple d'un fournisseur exigeant un règlement en USDT, un stablecoin adossé au dollar, immédiatement mobilisable depuis un portefeuille numérique : « Tu lui envoies en deux minutes. Il est content, il te livre ta marchandise. »
Dilip Ratha invite toutefois à la prudence face à cet optimisme technologique, jugeant que la baisse des coûts ne tient pas uniquement à la technologie mais à l'intensité de la concurrence, avertissant que de nouveaux acteurs utilisant une technologie moins coûteuse peuvent malgré tout s'aligner sur les marges du marché dominant.
Le phénomène des stablecoins n'en continue pas moins de prendre de l'ampleur en Afrique subsaharienne, région qui a reçu plus de 205 milliards de dollars via des transactions blockchain entre juillet 2024 et juin 2025, selon la société américaine Chainalysis citée par Forbes Afrique, soit une hausse de 52 % en un an, portée notamment par le Nigeria, l'Afrique du Sud, l'Éthiopie, le Kenya et le Ghana.
Le magazine relève enfin que les diasporas ne se limitent pas à l'envoi d'argent courant : elles épargnent, investissent et se constituent un patrimoine, ce qui ouvre un second marché pour les opérateurs et intéresse directement les États. Forbes Afrique évoque à ce titre les « diaspora bonds », des emprunts obligataires que Dilip Ratha défend depuis vingt ans, illustrés par l'émission de 300 millions de dollars levée par le Nigeria en juin 2017 auprès de sa diaspora, à un taux de 5,625 % sur cinq ans, intégralement remboursée à échéance.