(AfriquesPlus) - Suspensions de signal, correspondante limogée, couverture jugée trop indulgente envers certains régimes. Le journaliste Thomas Dietrich accuse la chaîne d'information de France Médias Monde d'avoir sacrifié une partie de son indépendance éditoriale.
« C'est la fin d'une grande illusion. » C'est par ces mots que le journaliste Thomas Dietrich ouvre l'un de ses derniers épisodes des chroniques « Françafrique ». Il y remet en cause l'indépendance de RFI, France 24 et TV5, dont il estime qu'elle relève désormais du mythe. Selon lui, France 24 serait devenue « une sorte d'ORTF en couleur », relayant la parole de l'Élysée et du Quai d'Orsay tout en multipliant les « compromissions » avec des dirigeants africains alliés de Paris.
Pour Thomas Dietrich, tout commence en 2022. Devant les ambassadeurs de France, Emmanuel Macron avait plaidé pour « mieux utiliser le réseau France Médias Monde », qu'il jugeait « absolument clé ». Le chef de l'État évoquait un « décalage conceptuel » entre l'indépendance légitime des rédactions et les « propagandes antifrançaises » rencontrées sur le terrain. Il réclamait des instruments de communication capables de dire « quand la France est attaquée à tort ».
À l'époque, les journalistes de RFI et de France 24 avaient protesté par communiqués. Le chroniqueur y voit une demande de mise au garde-à-vous des médias publics. Il estime que le président a depuis, « en quelque sorte, réussi son coup ».
Thomas Dietrich cite d'abord la crise récente avec la Guinée. Un présentateur de France 24 avait qualifié Mamadi Doumbouya de putschiste. Le chef de l'État guinéen, arrivé au pouvoir par un coup d'État le 5 septembre 2021 puis élu à la présidentielle du 28 décembre 2025, a suspendu la chaîne. Selon le chroniqueur, France 24 s'est « excusée platement » et devrait reprendre une couverture favorable à Conakry.
Il rappelle aussi que la chaîne avait, selon lui, passé sous silence en décembre 2024 l'enlèvement du journaliste d'investigation guinéen Habib Marouane Camara, attribué à des gendarmes.
Ce contraste le frappe : les mêmes antennes, dit-il, qualifient sans réserve de putschistes les régimes de l'Alliance des États du Sahel (AES).
Une double pression, selon lui
Thomas Dietrich décrit une pression venue de deux côtés. La première émane de l'État français, qui finance les rédactions et pourrait, en cas de résistance, « fermer le robinet » des crédits budgétaires. La seconde vient des autocrates africains, qui peuvent couper le signal ou interdire les médias.
C'est au Togo que le chroniqueur situe ses accusations les plus graves. Le pouvoir de Faure Gnassingbé a suspendu France 24 et RFI en juin 2025, alors que le pays était secoué par des manifestations populaires. Selon Thomas Dietrich, la chaîne n'a pas défendu son statut de média indépendant censuré. Elle aurait au contraire adouci sa couverture dans l'espoir d'obtenir la levée de la sanction.
Fin juin 2025, alors que les manifestations reprenaient et que la répression aurait fait sept morts parmi les manifestants, RFI a couvert les événements. Sur France 24, décrit-il, ce fut « silence télé ». D'après ses informations, le rédacteur en chef Afrique, Stéphane Ballong, aurait empêché pendant trois jours toute évocation de la répression, malgré des images exclusives d'un cameraman envoyé sur place. Le chroniqueur ajoute que ce responsable est originaire du Togo et proche, selon plusieurs sources, du ministre Gilbert Bawara. Le sujet n'aurait fini par être traité que sous la pression des autres éditions de la chaîne, alors que le soulèvement avait déjà été noyé dans le sang.
En avril 2026, le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, s'est rendu à Lomé. C'était la première visite d'un chef de la diplomatie française depuis plus de vingt ans. Thomas Dietrich y voit l'acte d'une réconciliation avec un régime qui avait tenté de faire croire que Paris était derrière les manifestations. Il affirme que, dans ce cadre, Jean-Noël Barrot a cédé à une demande de Lomé : écarter la correspondante de France 24 sur place.
Emmanuelle Sodji, qui couvrait le Togo et le Bénin depuis 18 ans, s'était distinguée selon lui par son professionnalisme et son indépendance. Elle aurait été déchargée de la correspondance togolaise en juin 2026, « par un simple coup de fil », sur pression du pouvoir togolais.
Le chroniqueur dit avoir consulté un mail interne du syndicat CGT adressé aux directions de France 24 et de RFI. Ce courriel s'inquiète du choix du remplaçant, qui aurait été « tamponné » par les autorités togolaises, en échange de la levée de la suspension des deux médias. Le message évoque l'embauche informelle de Bénédicte Galet, déjà chargée de la communication de l'Union européenne, pour trouver le profil recherché. L'ambassadeur de France au Togo, Augustin Favereau, aurait aussi été mis à contribution avant son départ. Thomas Dietrich rappelle que la chaîne est dirigée par Vanessa Burggraf.
Un licenciement jugé « prétexte »
Emmanuelle Sodji, qui avait conservé la correspondance au Bénin, a été licenciée le 11 septembre 2026. Le motif officiel : un post sur X citant l'identité de deux réalisateurs français, Gaël Moker et Sébastien Perez Pezzani, arrêtés dans le nord du Togo en juillet 2026 et libérés depuis peu. Thomas Dietrich souligne qu'aucune consigne interne n'imposait alors de les anonymiser, et qu'elle avait déjà révélé l'arrestation d'un autre Français, Steve Brouard. Pour lui, cette affaire n'est qu'un « prétexte » pour se séparer d'une correspondante que le régime ne supportait plus.
Il évoque enfin son propre cas : expulsé du Togo en 2024, il affirme que France 24 et TV5 avaient interdit d'évoquer sa situation à l'antenne.
Le chroniqueur dénonce enfin un « deux poids, deux mesures » dans la couverture des régimes de l'AES, qu'il juge pourtant critiquables. Il cite un plateau de France 24 en 2024 présentant le chef rebelle malien Alghabass Ag Intalla comme une sorte de « Che Guevara laïque ». Selon lui, la chaîne n'a jamais rappelé que l'intéressé était un ancien leader d'Ansar Dine, ni qu'il venait de conclure un pacte de non-agression avec le JNIM, lié à Al-Qaïda. Il y voit la volonté de « blanchir » les adversaires du régime d'Assimi Goïta, quitte à omettre leur passé.
Thomas Dietrich conclut en se demandant si la France est si différente de la Russie, avec sa chaîne RT, ou d'Israël. À l'heure où la liberté de la presse et l'influence française s'affaiblissent, il juge « grand temps de se poser la question.