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Andrée Blouin, la « libératrice noire » longtemps reléguée aux marges de l'histoire
Oratrice, conseillère de Patrice Lumumba, cheffe du protocole du premier gouvernement congolais. Elle a pesé dans les indépendances africaines avant de disparaître des récits officiels
 
  • https://www.youtube.com/watch?v=Rzf2niN7sGs

(AfriquesPlus) - Oratrice, conseillère de Patrice Lumumba, cheffe du protocole du premier gouvernement congolais... Andrée Blouin a pesé dans les indépendances africaines avant de disparaître des récits officiels. Son autobiographie, écrite en anglais, paraît enfin en français grâce à sa fille.

Quarante-trois ans après sa première publication en anglais, Mon pays, l'Afrique. Autobiographie d'une libératrice noire est disponible en français aux éditions Hors d'atteinte. Le livre, sorti aux États-Unis en 1983 puis republié par Verso en 2025, est traduit par Ève Blouin, fille d'Andrée, avec Laure Mistral. Dans un entretien diffusé par Brut, Ève Blouin revient sur le parcours de sa mère et sur la place que l'histoire lui a refusée.

Andrée Blouin naît le 16 décembre 1921 en Oubangui-Chari, l'actuelle République centrafricaine. Sa mère, Banziri, a 14 ans. Son père, un commerçant français, en a une quarantaine. Enfant métisse, elle est placée dans un orphelinat catholique de Brazzaville, un lieu où l'on cherchait, selon son éditeur, à « expier » son métissage.

Pour sa fille, interrogée par Brut, ce n'est pas un destin écrit d'avance mais une prise de conscience précoce. Là où d'autres pensionnaires acceptaient leur sort, Andrée portait déjà une révolte qu'elle ne savait pas encore nommer.

Le tournant politique survient dans les années 1940, à Bangui. Son fils de 2 ans, atteint de paludisme, se voit refuser des soins par le maire de la ville, qui invoque le sang noir de l'enfant, en violation de la loi. « La mort de mon fils m'a politisée comme rien d'autre n'aurait pu le faire », écrit-elle dans son autobiographie. Ève Blouin rappelle que ces administrateurs coloniaux, loin de Paris, se comportaient en petits seigneurs locaux.

Installée en Guinée dans les années 1950, Andrée Blouin rejoint la branche locale du Rassemblement démocratique africain (RDA), dirigée par Sékou Touré. Ce dernier lui ouvre le cercle des grandes figures du panafricanisme, dont Kwame Nkrumah et Gamal Abdel Nasser. Après l'indépendance guinéenne de 1958, elle gagne le Congo belge et se range aux côtés de Patrice Lumumba.

Elle y fonde le Mouvement féminin pour la solidarité africaine. Lors de la campagne électorale, elle aurait rassemblé environ 45 000 femmes, parfois jusque dans des villages reculés, dans un pays où les Congolaises n'avaient aucun droit. Il lui fallait d'abord convaincre pères, frères et fils de les laisser voter. Elle parlait couramment kikongo, sango, lingala et swahili, ce qui lui permettait de s'adresser aux foules dans leurs langues. Elle rédigeait aussi des discours pour Lumumba, au point qu'on parlait d'une « team Lumumba-Blouin ».

Après l'indépendance du 30 juin 1960, elle est nommée cheffe du protocole. L'assassinat de Lumumba, début 1961, met fin à cette période. Sa tête est mise à prix et elle doit quitter le pays, tandis que son mari et son fils sont emprisonnés par les hommes de Mobutu. Sa fille et sa grand-mère sont détenues dans un camp militaire, où la grand-mère meurt des coups reçus.

Redoutée des Belges, mais aussi des services américains et français, Andrée Blouin a payé sa notoriété d'une campagne de dénigrement. Espionne, prostituée, amante de dirigeants africains : la presse a recyclé, selon sa fille, l'accusation la plus commode pour discréditer une femme. Son rôle réel a été effacé au profit de celui des figures masculines de l'époque.

Ève Blouin insiste sur un autre point : l'entourage de Lumumba comptait des Belges, des Français et un représentant du gouvernement provisoire algérien, sans que la couleur de peau soit un critère. Face aux conflits qui déchirent aujourd'hui le continent, elle dit ressentir moins de tristesse que de rage.

Andrée Blouin est morte à Paris, selon les éditeurs en 1986, persuadée que le rêve panafricain s'était effondré.

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