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Au Sahel, le retour de l'excision comme symptôme d'un désarroi collectif
Face aux violences armées et au marasme économique, les repères s'effondrent. Sur RFI, le docteur Mamadou Mbodji explique comment l'angoisse quotidienne pousse certaines communautés à réactiver des rituels ancestraux pour affirmer une souveraineté menacée
 
  • https://www.youtube.com/watch?v=yZq5hkqSJSs

(AfriquesPlus) - Une vague de vidéos et de visuels générés par ordinateur fait l'apologie des mutilations génitales féminines au Mali. Cette propagande en ligne a contraint des collectifs féministes locaux à suspendre leurs activités sous la pression de menaces juridiques et de troubles à l'ordre public. Alors qu'une étude parue dans la revue Scientific Reports du groupe Nature estime à plus de 44 000 le nombre de fillettes et jeunes filles qui meurent chaque année des suites directes de l'excision dans quinze nations africaines, la persistance de cette pratique soulève de vives interrogations.

Dans un entretien accordé à Christophe Boisbouvier sur Radio France Internationale (RFI), diffusé le 29 septembre 2026, le docteur en psychologie clinique Mamadou Mbodji, exerçant à Dakar, analyse les ressorts profonds de ce regain traditionaliste. Loin d'y voir un simple débat technique ou sanitaire, le praticien met en lumière une mécanique de défense collective face à l'effondrement des repères quotidiens.

Selon l'analyse clinique de Mamadou Mbodji, les discours promouvant l'excision prospèrent sur un terreau de vulnérabilité extrême. Face à l'insécurité permanente entretenue par les groupes armés, au marasme économique et aux défaillances de l'État, les certitudes collectives s'effacent : « Dans de pareilles situations de déliquescence, de crise économique et sociale, où les repères sont brouillés, les réflexes et ressorts humains les plus archaïques ont tendance à remonter à la surface. »

Le psychologue observe que ces rituels corporels fonctionnent comme des exutoires symboliques destinés à conjurer le sort. Dans les représentations traditionnelles, le sang versé lors de ces interventions sert parfois d'offrande pour apaiser des divinités ou solliciter une clémence face au malheur général.

Cette crispation s'accompagne d'une dimension politique et souverainiste. La dénonciation des mutilations génitales, souvent portée par des organisations non gouvernementales financées par des partenaires internationaux, se heurte au rejet de l'Occident. Pour certains groupes traditionalistes, ériger l'excision en marqueur intangible revient à proclamer : « Nous sommes Africains. Y toucher ou élaborer des lois contre ça, c'est s'en prendre à nous, c'est menacer notre identité nationale ».

L'ambiguïté des juntes et le rôle des femmes

Interrogé sur le positionnement des régimes militaires sahéliens, Mamadou Mbodji relève une posture d'évitement calculée. Débordées par les défis sécuritaires, les autorités militaires évitent de contrarier les courants traditionalistes et conservateurs qui composent une part importante de leur base sociale. Pour le praticien sénégalais, les dirigeants préfèrent laisser libre cours à ces revendications plutôt que de voir les mécontentements se retourner contre le pouvoir en place, tolérant ainsi une pratique qu'ils n'ont pas les moyens de réguler.

Le psychologue bouscule également l'idée reçue selon laquelle les hommes seraient les seuls responsables du maintien de l'excision. Tout en rappelant que les pères ferment souvent les yeux, il souligne que les femmes demeurent au cœur de cette reproduction sociale :

« C’est elles qui sont excisées et c’est elles qui excisent. Elles sont les premières à reproduire un schéma social qui leur est défavorable par leur manque de moyens de se penser et de déconstruire certains schémas familiaux. »

Ce rôle de gardiennes de la tradition est particulièrement fort chez les matriarches, pour qui ces rites constituent un espace d'autorité et de statut social valorisant dans un contexte où tout pouvoir leur échappe.

Si la pénalisation juridique demeure indispensable, elle ne saurait agir seule contre des croyances ancrées. Le docteur Mbodji cite l'exemple du Sénégal, où l'adoption d'un cadre législatif répressif n'a pas fait disparaître totalement les mutilations génitales, bien que l'urbanisation et la fragmentation des familles élargies aient ralenti leur prévalence.

L'éradication du phénomène exige, conclut l'universitaire, un accompagnement financier soutenu pour les associations de proximité et les réseaux de quartier. Seul un travail méthodique de pédagogie et de déconstruction culturelle permettra de tarir durablement cette pratique, à condition d'y consacrer le temps et la persévérance nécessaires.

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