(AfriquesPlus) - Enregistré en 1971 et sorti sans conviction, « Soul Makossa » est devenu en 1973 le premier titre africain à s'imposer sur les ondes américaines. Retour sur le parcours du saxophoniste camerounais, dont le groove irrigue encore la pop mondiale.
Tout commence par un disque retrouvé par hasard à Brooklyn. Un DJ y déniche un exemplaire du 45-tours et le passe dans des soirées, avant que Frankie Crocker, figure de la radio new-yorkaise WBLS, ne le diffuse à l'antenne. Quand Atlantic Records acquiert la licence de l'enregistrement original, publié en France par le label Fiesta, le morceau grimpe jusqu'à la 35e place du Billboard en 1973.
À l'origine, rien ne prédestinait ce morceau à une telle trajectoire. Les autorités camerounaises avaient financé un 45-tours censé soutenir l'équipe nationale de football lors de la Coupe d'Afrique des nations organisée au Cameroun. Le disque fut un échec, et les Lions furent éliminés dès le premier tour. « Soul Makossa » n'était que la face B. Personne n'y croyait, pas même la maison de disques de l'artiste.
Dans son émission « Afrosoul », le journaliste David Foka, dont le récit est diffusé par Afo Media, souligne que le titre a été découvert à Paris par des Afro-Américains venus chercher de la musique africaine. Selon lui, ce disque est devenu la clé de la carrière américaine de Manu Dibango.
L'homme derrière le tube avait déjà bien roulé sa bosse. Emmanuel N'Djoké Dibango est né le 12 décembre 1933 à Douala, d'un père fonctionnaire. D'après le récit d'Afo Media, sa mère, couturière, enseignait au temple, où le jeune garçon a appris le chant choral. Le gramophone familial faisait entrer la musique française, américaine et cubaine dans la maison.
En 1949, il gagne la France pour ses études. Il y découvre le jazz, apprend le piano et touche pour la première fois un saxophone, prêté par Francis Bébey. Il raconte avoir d'abord rêvé de violon, un instrument devenu inaccessible à 15 ans. Après un échec au baccalauréat, son père lui coupe les vivres et il se lance dans les cabarets.
Le secret d'un groove
La Belgique marque un tournant. Entre 1956 et 1961, il joue au sein de l'African Jazz de Joseph Kabasélé. Cet orchestre congolais était célèbre pour son tube « Indépendance Cha Cha », sorti en 1960. De retour à Paris, il accompagne Dick Rivers et Nino Ferrer, avec un humour que le récit d'Afo Media rapporte volontiers : le public français de l'époque voulait du « noir » sans encore s'intéresser à la musique africaine.
Pourquoi « Soul Makossa » a-t-il tant marqué ? Le mot « makossa » vient du duala, la langue maternelle de l'artiste, et signifie « (je) danse ». Le morceau emprunte à la soul un arrangement rythmique de basse et de batterie cher à James Brown, ainsi que certains procédés d'orchestration comme le break des cuivres. C'est aussi un titre d'afrobeat avant l'heure, le terme n'ayant été inventé que plus tard par le Nigérian Fela, que Dibango a fréquenté.
Ce groove a nourri des générations d'artistes. Il a influencé des tubes comme « Jungle Boogie » de Kool and the Gang. Michael Jackson en a repris le refrain, après un accord financier avec Dibango selon Afo Media, et Rihanna a fait de même quelques années plus tard dans « Please Don't Stop the Music ». En 2009, l'artiste a attaqué les maisons de disques concernées pour usage non autorisé du sample. L'affaire s'est soldée par un arrangement à l'amiable.
Les distinctions et les collaborations n'ont pas manqué. Dès 1974, « Soul Makossa » vaut à Dibango deux nominations aux Grammy Awards. Il a signé l'album Wakafrika, réunissant Youssou N'Dour, Salif Keita, Angélique Kidjo, Papa Wemba, Sinéad O'Connor et Peter Gabriel, et créé en 1997 le festival « Soirs au village » à Saint-Calais. En 1998, il a enregistré CubAfrica avec le Cubain Eliades Ochoa. Il a aussi été grand témoin de la Francophonie aux Jeux olympiques de Rio en 2016.
Manu Dibango est mort du Covid-19 le 24 mars 2020, à 86 ans. Saint-Calais a depuis inauguré une statue en son hommage. Sa musique, elle, continue de circuler, souvent sans que l'on sache qu'on danse sur du Douala