(AfriquesPlus) - Après la percée de l’AfD en Saxe-Anhalt, trois spécialistes de la politique européenne, David Broder, Caroline de Gruyter et Mattia Ferraresi, expliquent comment l’extrême droite s’installe et ce qui pourrait la freiner.
« C’est un mythe de penser que les électeurs se déplacent vers la droite. Ce sont les partis qui se déplacent vers la droite ! » La formule est de Caroline de Gruyter, éditorialiste du quotidien néerlandais NRC. Elle s’exprime dans une table ronde écrite publiée le 12 octobre 2026 par le New York Times, animée par Tim Schneider, éditeur de la rubrique Opinion, avec David Broder, auteur de « Mussolini’s Grandchildren », et Mattia Ferraresi, journaliste au quotidien italien QN.
Le point de départ est la percée, le mois dernier, de l’Alternative pour l’Allemagne (AfD) en Saxe-Anhalt, qui place pour la première fois dans l’Allemagne d’après-guerre un parti d’extrême droite « au bord du pouvoir ». L’AfD rejoint, rappelle le texte, les Frères d’Italie de Giorgia Meloni et le Rassemblement national de Marine Le Pen, déjà au pouvoir ou tout près de l’être.
Pour David Broder, la période ouverte par la crise de 2008 n’est plus un simple « moment populiste ». Des partis nativistes obsédés par le déclin civilisationnel sont devenus des forces majeures, et certains deviennent même « l’establishment de droite » en nouant des coalitions efficaces. Mattia Ferraresi y voit surtout la crise du libéralisme de l’après-guerre froide, qui n’a pas tenu ses promesses, y compris sur « l’identité et le sens ».
Caroline de Gruyter insiste, elle, sur la mécanique politique : l’extrême droite ne progresse que lorsque les partis du centre commencent à la copier.
Le portrait de l’électeur type, ouvrier âgé d’une région désindustrialisée, est selon David Broder trop réducteur. Le Rassemblement national progresse désormais plus vite chez les cadres, et l’AfD a élargi son audience bien au-delà de l’Est rural. Ces partis, ajoute-t-il, ont d’abord récupéré d’anciens électeurs sociaux-démocrates après 2008, et « cannibalisent » aujourd’hui la droite classique.
Au pouvoir, une partie de l’extrême droite s’assagit, estime Caroline de Gruyter, qui cite Giorgia Meloni devenue pro-OTAN, pro-UE et pro-Ukraine. Mattia Ferraresi la décrit comme une politicienne avisée dont le succès « s’est forgé à Bruxelles ». Forcée de choisir entre Donald Trump et l’Union européenne, elle a choisi la seconde. David Broder note toutefois que ce « mainstreaming » ouvre de l’espace à des forces plus radicales, comme le nouveau parti italien National Future.
Une extrême droite européenne est-elle une contradiction ? Non, répond Caroline de Gruyter, pour réussir en Europe, ces partis doivent faire des compromis et nouer des alliances, comme ils le font au Parlement européen.
L’administration américaine a-t-elle aidé l’AfD ? Mattia Ferraresi le pense. Le département d’État de Marco Rubio a contribué à créer une plateforme où de tels partis prospèrent. Mais l’appui de Washington ne garantit rien. Viktor Orban a perdu en Hongrie malgré un soutien américain total, rappelle Caroline de Gruyter, et Marine Le Pen a détesté le soutien de Trump après sa condamnation pour détournement de fonds.
Quant à savoir si l’Europe pourrait ressembler aux États-Unis de Trump, les avis divergent. « Ce que vous voyez en Amérique est exactement ce que vous avez vu en Pologne et en Hongrie », affirme Caroline de Gruyter : les électeurs avaient voté pour Droit et Justice ou le Fidesz à cause du prix de l’essence ou d’insatisfactions, non pour abolir la démocratie, et ils s’en sont détournés quand ces partis ont attaqué les institutions. Mattia Ferraresi doute qu’un gouvernement d’extrême droite européen puisse imiter Trump, en raison des liens avec l’UE et de systèmes parlementaires conçus pour équilibrer les pouvoirs.
Alors que des scrutins sont prévus en Espagne le mois prochain, puis en France et en Italie l’an prochain, la réponse tient d’abord aux autres partis. « L’extrême droite a besoin d’autres partis pour entrer au gouvernement », souligne Caroline de Gruyter. Si la droite classique refuse clairement toute alliance, de nombreux électeurs mécontents ne voteront pas pour elle. David Broder plaide pour mobiliser autour d’un projet de progrès social plutôt que de se contenter de mises en garde, en citant Pedro Sánchez. Mattia Ferraresi estime que les partis traditionnels doivent affronter la question de l’immigration : « L’extrême droite prospère sur les questions auxquelles tous les autres refusent de répondre. »