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Le passé africain n’est plus raconté de la même manière
En Afrique, l'archéologie est progressivement passée d’une pratique largement façonnée par les regards coloniaux à une approche davantage attentive aux savoirs, aux communautés et aux trajectoires historiques africaines
 

(AfriquesPlus) - Dans un article publié le 11 août 2026 par The Conversation Africa, l’archéologue Tim Forssman, maître de conférences à l’Université de Mpumalangaen, retrace les grandes transformations de l’archéologie africaine. Son analyse montre comment la discipline est progressivement passée d’une pratique largement façonnée par les regards coloniaux à une approche davantage attentive aux savoirs, aux communautés et aux trajectoires historiques africaines.

Forssman distingue quatre grandes périodes. La première correspond aux débuts de l’archéologie, à la fin du XIXᵉ siècle, dans le contexte du partage colonial de l’Afrique. Les objets étaient alors principalement collectés par des administrateurs, missionnaires, voyageurs ou personnels de musées, souvent sans véritable démarche scientifique. Au début du XXᵉ siècle, la professionnalisation de la discipline permet ensuite de développer des méthodes d’analyse plus solides, même si certaines interprétations restent prisonnières des préjugés coloniaux sur les capacités des sociétés africaines.

L’évolution scientifique s’accélère après la Seconde Guerre mondiale avec l’apparition de nouvelles techniques, notamment la datation au carbone 14. L’exemple des découvertes de terracottas de Nok au Nigeria est particulièrement révélateur. Datées de plus de 2 000 ans, elles ont contribué à remettre en cause l’idée selon laquelle les sociétés complexes d’Afrique de l’Ouest seraient apparues tardivement par rapport aux autres régions du monde.

« Ces chapitres montrent comment la perspective des archéologues et des historiens se porte sur différents passés. À mesure que nos contextes évoluent, que nos approches changent ou que notre science prend de nouvelles formes, notre vision du passé se précise. Nous voyons le passé à travers le présent : il dépend de nos contextes sociaux, technologiques, économiques et politiques », explique l’auteur.

À partir des années 1960, une nouvelle rupture s’opère. Les communautés locales commencent à occuper une place plus importante dans les recherches, non seulement comme main-d’œuvre, mais aussi comme détentrices de connaissances. Cette évolution permet notamment de réinterpréter l’histoire de la côte swahilie. Là où les recherches anciennes insistaient sur l’influence des populations arabes, les travaux plus récents mettent davantage en évidence le rôle des sociétés locales dans les transformations politiques, économiques et culturelles de la région.

Pour Forssman, cette réorientation de l’archéologie possède également une dimension politique et sociale. Dans des sociétés marquées par la colonisation, l’esclavage, les conflits et l’effacement de certaines mémoires, la recherche sur le passé peut contribuer à restaurer des récits historiques longtemps marginalisés. L’archéologie permet ainsi de mieux comprendre la formation des sociétés contemporaines et peut participer à un processus de réappropriation patrimoniale.

« Recentrer l’attention sur le passé, dans les lieux qui ont connu la colonisation, peut avoir une fonction réparatrice en reconnaissant des histoires africaines qui ont été mal documentées. Cela nous aide aussi à mieux comprendre comment notre société s’est constituée », écrit l’archéologue.

Mais cette réappropriation demeure confrontée à de nombreuses menaces. Le pillage des sites et des collections, les conflits armés et le trafic d’objets patrimoniaux continuent de fragiliser le patrimoine africain. À ces risques s’ajoutent désormais les effets du changement climatique. Plusieurs sites historiques et archéologiques sont exposés aux inondations, à l’érosion côtière ou aux destructions provoquées par les phénomènes météorologiques extrêmes, particulièrement en Afrique de l’Est et au Mozambique.

L’auteur plaide donc pour une nouvelle étape de l’archéologie africaine : renforcer les capacités scientifiques locales. Selon lui, une grande partie des publications consacrées à l’archéologie du continent reste produite par des chercheurs européens et nord-américains. Si ces collaborations permettent d’apporter des financements, des formations et des équipements, elles entretiennent aussi un déséquilibre dans la production des savoirs.

Forssman appelle notamment à développer davantage de laboratoires sur le continent afin que les analyses génétiques, chimiques et autres recherches scientifiques puissent être réalisées en Afrique. Ces infrastructures permettraient à la fois de former des spécialistes, de créer des emplois et de limiter la circulation d’objets archéologiques sensibles vers des laboratoires étrangers.

« Il faut davantage mettre l’accent sur le développement des capacités locales, des infrastructures et de la formation. Nous avons besoin de davantage de laboratoires en Afrique. Cela créera des emplois et favorisera le développement des compétences, tout en réduisant les risques liés au déplacement de biens patrimoniaux sensibles loin de leur lieu d’origine », souligne-t-il.

L’archéologue insiste enfin sur la nécessité de placer les communautés au cœur des recherches. Les savoirs locaux, longtemps considérés comme secondaires, peuvent notamment permettre de mieux interpréter l’art rupestre, les pratiques culturelles ou les paysages historiques. Pour Forssman, l’avenir de la discipline dépendra donc autant de ses progrès scientifiques que de sa capacité à montrer en quoi le passé demeure directement lié aux enjeux du présent.

L’enjeu dépasse ainsi la seule connaissance historique. Préserver le patrimoine, renforcer les compétences africaines et associer les populations aux recherches pourraient faire de l’archéologie un instrument de transmission, d’identité, de développement économique et de cohésion sociale. L’Afrique, estime en substance Forssman, ne doit plus seulement être le terrain d’étude de l’archéologie : elle doit aussi en devenir davantage l’un des principaux centres de production du savoir.

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